27 août 2015 ~ 0 Commentaire

Jacques Halbronn. Le discours compliqué des Juifs sur leur dieu.

Les  juifs  et leur(s) dieu(x) :un probléme terminologique

par  Jacques  Halbronn

 

Demander à un  juif religieux de nous parler de « son » idée de  dieu est une entreprise bien délicate. Il faut dire que lui même aurait de bonnes raisons de se perdre dans un tel dédale : tantôt,  notamment dans les livres de prières, on proclame un amour exclusif entre Dieu et « son » peuple à moins qu’il ne s’agisse d’un peuple par rapport à « son » dieu,  tantôt, il est question d’un Dieu, créateur de l’univers qui est concerné par l’Univers et l’Humanité toute entière. Mais alors quid de l’alliance entre Israël et « Dieu »? Selon nous, la seule explication  tient au fait qu’il s’agit d’une part d’une situation telle qu’elle est instaurée à un certain moment et de l’autre de la fin des temps quiand tout ne fera plus qu’un.

.La lecture des psaumes dégage une idée fortement marquée par les premiers chapitres de la Genèse. Au commencement) alors que le Chéma Israël est bien plus fortement  lié aux premiers chapitres de l’Exode et au don de la Loi (Maassé Merkabah, ce qui renvoie au tétramorphe du Livre  d’Ezéchiel, avec le chariot (merkabah,  véhicule (rekhev). Et en fait ces deux idées/récits de dieu  conduisent à un syncrétisme. L’idée d’un dieu unique  autorise toutes les conversions. Nous penons au contraire qu’il ne saurait être question de changer de dieu pas plus que de peuple et que cela n’est nullement du pareil au même.

Nous pensons que le  vrai dieu des Hébreux n’est pas celui de la Création du Monde- d’ailleurs est-ce un dieu que ce « big  bang » -  et qu’il convient de les distinguer très nettement.

Si l’on considère un passage du livre de prières intitulé « Veshamerou » (ils respecteront (le Shabbat), l’on peut sentir cette dualité.

« Les enfants d’Israël observeront le shabbat, ils le célébreront jusqu’à la génération la plus reculée. Ce sera entre Moi et les enfants d’Israël le signe (Ot) d’une alliance (Brith) éternelle et le témoignage qu’en six jours, l’Eternel (traduction du tétragramme !) a fait le ciel et la Terre et que le septième jour, ayant accompli Son œuvre, Il s’est reposé » (Exode XXXI, 16-17). On peut certes ne pas insister sur le fait que l’on glisse  de la première personne à la troisième personne du singulier mais l’on aurait aussi de bonnes raisons de ne pas passer outre. Selon nous, on a là une marque de dualité incontournable entre deux protagonistes : d’un côté il est traité d’une alliance symbolisée par le Shabbat « ce sera entre Moi et les Bnei Israel » et de l’autre, le rappel de la Création du Monde, en proposant une analogie, un parallèle entre le Septième jour de la Création et  le septième jour de la semaine. Selon nous,  le dieu d’Israël  met ainsi en place, à une toute autre échelle,  une institution calquée sur celle de la Création, et qui est la semaine dont le nom même renvoie au 7.  Rappelons que le langage ne nous dit jamais qui est le sujet, que ce soit Dieu ou un homme, la grammaire est la même. On ne sait jamais qui parle derrière le « Je ». Seul celui qui parle sait de quoi il parle, c’est son secret. Cela prête le flanc  à toutes les impostures dès lors que j’emprunte ses mots à autrui et me les approprie.

Nous n’accordons aucune foi à la terminologie biblique concernant le nom de Dieu et nous rappellerons  ce passage du psaume 95. Nous rendrons ici le tétragramme par la forme Yahoud  (cf notre article sur le même site, « Les carences de l’expression écrite:  pronoms  et   codes de lecture »)  «Car Yahoud  est un  grand dieu (El  gadol)  Yahoud, le grand roi  régnant sur  tous les dieux (Elohim). ». Pour nous, la référence est à chercher dans le Livre de l’Exode quand Moïse rencontre le « dieu d’Israël ».

Le Chéma Israel, dans sa formulation actuelle d’avertissement (« Ecoute (bien)Israël»),  comporte une phrase introductive et une phrase conclusive mais entre les deux, le texte est consacré aux devoirs des Hébreux.

Il est dit clairement que le tétragramme désigne le dieu d’Israël.  Yahoud est « notre dieu », ce qui n’exclut  aucunement qu’il n’existe d’autres dieux, d’où précisément l’emploi du possessif.

On y ajoutera  au début du Chéma le tout début du texte qui fait suite au dit  Chéma sous l’intitulé EMETH (Vérité) et que nous traduirons ainsi : «  ce dieu est le nôtre  [littéralement, on a un pluriel, Elohénou]    et il n’en est pas d’autres [pour nous] et nous sommes, nous  Israel son peuple. »

. Pour nous, « ces dieux » désigne tous ceux qui ont interpellé le peuple hébreu au cours de sa longue histoire et dont on nous dit que cela a toujours été le même dieu. C’est au fond un passage du polythéisme au monothéisme, mais au sein d’une seule et même tribu. Au fond, c’est l’unicité de la tribu qui  cautionnerait, conditionnerait l’unicité de ce dieu. On nous dit que cette diversité des apparitions, des manifestations, ne saurait faire oublier que c’est la même entité qui serait intervenue. Il s’agit là d’une certaine lecture de l’Histoire d’un peuple- d’où la dimension historique sur la longue durée de l’Ancien Testament- selon laquelle à travers les siècles, c’est le même dieu qui se  serait dévoilé. Tous ces dieux ne feraient qu’un.

Il est très important que ce mot de « peuple » (Am, Ayin mem), si présent dans l’Exode, figure dans ce « credo » juif du « Ecoute Israël »  et cette fois la forme est bien au masculin singulier quel que soit le sujet.Tout se passe comme si le pluriel tenait aux manifestations successives qui se sont présentées au peuple hébreu, à travers les âges, à commencer par les trois patriarches jusqu’à la Sortie d’Egypte, donc sur la longue durée,  et dont on nous dit qu’il s’est toujours agi d’un seul et même dieu. Il y a une diversité dans la diachronie mais une unicité dans la synchronie.

Le terme « Eternel » nous semble une  traduction  assez peu heureuse. Si l’on peut en effet parler d’une alliance « éternelle » entre Israel et son dieu, est-ce à dire que ce dieu est éternel ? Cette éternité de l’alliance est souvent rappelée dans les prières juives (LeOlamVaed (Vaed signifiant et « plus encore », ce qui est une forme de superlatif (Od (Ayin daleth), en hébreu : encore) rendu chez les Chrétiens par la formule « pour les siècles des siècles ».

Il y a là à l’évidence- du moins au départ,  une idée bien plus restreinte  de dieu. Une chose est d’être un peuple élu, une autre que le dieu qui nous a élus  soit  carrément- par-dessus le marché -  le créateur de l’univers, ce que ne prétend nullement le  dieu qui s’adresse à Moïse et qui n’est pas sans nous faire songer à  un Prométhée, se comportant en franc-tireur  et qui sera puni pour cela. On peut dès lors se demander si ce n’est pas cette dualité du discours qui compromet le dialogue inter-religieux et qui  mine l’idée même de monothéisme.  Il n’en reste pas moins que l’allumage rituel des bougies lors de l’entrée du Shabbat comporte une formule  invoquant Yahoud  en tant que  ‘Roi du monde’ ou « Roi de l’Univers » alors que justement le Shabbat est censé, selon nous, se situer sur un autre plan. C’est ce type d’expression prêtant à confusion qu’a repris le Coran. Selon nous,  Yahoud ne saurait être qualifié de « Roi de l’Univers » ; il peut en revanche être le « roi des dieux », des Elohim, à l’instar de  Zeus-Jupiter. Cette qualité de « roi », nous la retrouvons dans les Sefiroth  notamment avec la Couronne (Kether) et le Royaume (Malkhouth)

Restons en à l’idée selon laquelle pour les Juifs, c’est « leur » Dieu, c’est-à-dire « notre » Dieu comme ils disent dans le Chema Israël. et il n’est pas le dieu des autres ; à la rigueur, l’on pourrait admettre qu’ il y a bien eu élection d’un roi des dieux ou en tout cas d’un certain « peuple » de dieux..   Or,  l’emploi d’un possessif ne fait sens que par  rapport  à un article indéfini:  un dieu peut devenir mon dieu  mais  la Terre ne peut devenir ma Terre.  Le possessif implique un choix, donc une pluralité.

Force est  de constater que l’on ne comprend  le sens des prières juives que dans le cadre d’un panthéon dont  leur dieu serait le roi  lequel  aurait  choisi, oint  le peuple  juif- peuple  royal, peuple messie– qu’on le désigne ainsi ou autrement nous importe peu- pour être à son service, pour  devenir  « son » peuple. Rappelons ce que la  Grèce doit au Proche  orient, à commencer par son alphabet  dont l’ordre et le nom des lettres en dérive (alpha, béta  gamma, delta. L’iota grec correspond au Yud de l’hébreu)

Le peuple juif a-t-il un rôle central à jouer, a-t-il été « élu » pour ce faire? Mais quel  est ce « dieu » qui  l’a choisi?  Insistons sur le fait que ce dieu a choisi parmi tous les peuples un certain peuple mais ce faisant il l’a transformé, transmuté à partir d’une matière première dont  il ne saurait cependant  se détacher tout à fait mais pour ce faire, ce dieu aura  également changé. Ce dieu a choisi le peuple dont le  dieu était celui d’Abraham, Isaac et Jacob, d’où le pluriel qui correspond à ses facettes successives. Il se veut aussi le dieu qui a sorti « son » peuple d’Egypte et on  a  noté que ce dieu se réfère au passé et non au futur. On dirait que c’est le peuple qui confère ainsi son unité à ce dieu qui se manifeste si diversement au cours des âges et il y a là comme un besoin d’ancrage de ce dieu -divers dans le temps sinon dans l’espace- à ce peuple.

Est-il concevable que cette alliance entre un peuple et un dieu puisse avoir été remise en question, que ce peuple ait été déchu – au nom de quelle faute, sous quel prétexte ? – de ses droits et remplacé par ses imitateurs? D’où les termes polémiques d’Ancien et de Nouveau Testament (pour Alliance) que même  les Juifs parfois utilisent.  Le mot Bible lui-même recouvre un ensemble de livres et cela inclut les deux Testaments. Au départ, le terme est en grec un pluriel.(cf. O. Millet  et Ph. De Robert, Culture Biblique,  Paris, PUF, 2001)

La Bible (et d’abord le Pentateuque, la Torah)  nous renseigne-t-elle sur l’origine du peuple hébreu?  On tend à confondre le fait religieux et le fait « racial » et de nos jours on contourne dans les débats le tabou racial en le réduisant  à une affaire de religion.

Les Hébreux auraient-ils préexisté à leur élection tout comme le Créateur à sa création ? Il est bien dit que Moïse libéra son peuple de l’esclavage, ce qui signifie bien que celui-ci préexistait au « don » des tables gravées sur la pierre, reçues- révélées -  au Mont Sinaï. L’idée d’un Abraham se convertissant au « judaïsme » est peu compatible avec la recherche d’une épouse pour son fils Isaac  et son petit-fils Jacob en dehors du pays de Canaan,  en revenant vers la région d’origine (Our, en Chaldée). En réalité, l’alliance du dieu d’Israel avec ce peuple qu’il fera sien, est déjà attestée avec Abraham, sur la base de la circoncision (en hébreu, marque d’alliance) et est de même nature que celle qui sera conclue, bien des siècles après, avec Moïse. Le peuple hébreu ne nait donc pas avec Abraham et c’est avec ce peuple dont Abraham est le représentant, que l’alliance entre un dieu et un peuple aura été réalisée, ce que l’on désigne généralement en tant que « conversion » mais dans ce cas l’on peut aussi bien dire que Moïse se convertit à une nouvelle loi et l’on pourrait en dire autant, éventuellement, de l’Hébreu Jésus.

D’ailleurs, le dieu d’Israël se présentera à Moïse comme le «  dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ». Dans les Actes des Apôtres (Nouveau Testament),  ce dieu se présente  ainsi à Moïse en tant qu’appartenant au peuple  hébreu  (VII, 32) : « Je suis le Dieu de tes pères, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » Yahvé  poursuit  « j’ai vu les malheurs de mon peuple qui est en  Egypte » On trouve la formule d’invocation (notamment à Kippour)  »elohenou elohei avotenou », c’est à dire  « notre dieu et le dieu de nos pères » (on devrait plutôt lire nos dieux et les dieux de nos pères).

Il y a là une dualité entre filiation de sang et adhésion à des valeurs. Dans le judaïsme, l’un ne va pas sans l’autre. Un juif de naissance peut revenir, retourner  à un judaïsme qu’il aura délaissé ou ignoré (c’est la Teshouva) et cela ne saurait se confondre avec le fait d’une conversion émanant d’un homme  « non-juif »  qui ne nous semble guère concevable  même si cela a pu se pratiquer ici ou là. En revanche, la question nous semble bien moins problématique pour l’acceptation des femmes non juives et ce en dépit de la matrilinéarité qui n’a  été en fait qu’une réaction face à l’afflux de ces femmes « étrangères »

Il est en effet déclaré  dans les livres de prière  juifs (israélites) – lesquels constituent un corpus  majeur et parfois négligé- que Dieu a choisi le peuple juif parmi les autres peuples et c’est justement en ce sens qu’il est « peuple élu ».  Un tel scénario ne recoupe ni la thèse de la conversion d’Abraham (père à la fois de la lignée d’Ismaël et d’Israël)  ni celle d’un peuple né de son adhésion à une Loi.

Est-ce que le Dieu des origines du monde est ce même dieu qui élit le peuple hébreu?  Pourquoi un si grand dieu pour un si petit peuple ?  Est-ce que les Juifs ne déclarent pas dans leurs prières que leur dieu (« notre dieu », « nos dieux ») a été choisi par eux parmi d’autres dieux? On n’est pas ici dans l’unicité si ce n’est celle qui découle du choix de celui qui seul comptera et fera oublier tous les autres. Il n’y a de loyauté que lorsqu’il y a tentation d’un autre choix. Mais dans ce cas, comment justifier le pluriel pour désigner le dieu d’Israël, ce qui est largement attesté ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce dieu « un » est multiple dans ses manifestations successives, c’est un dieu aux divers visages.

La notion d’élection est essentielle  à toute forme de progrès. Car on ne peut avancer qu’en passant par une avant -garde qui ouvre la voie. Quand il n’y  a pas élection, il y a stagnation autour d’anciens consensus, donc risque de décadence, de sclérose, de blocage social.  Mais est-ce que le jour est définitivement effacé par la nuit, l’Eté par l’Hiver  et vice versa? Il faut laisser du  temps au temps.

Les  Juifs   ne semblent guère conscients  de nos jours de la portée de leurs propres prières d’autant qu’ils tiennent souvent des  propos incompatibles avec leur teneur. Combien en récitant le Chéma se rendent-ils compte qu’ils invoquent leur Dieu et non pas « Dieu », qui serait comme un nom propre ? Le monothéisme serait-il par essence la négation de l’existence de dieux au pluriel plutôt que le refus de se relier à tout autre dieu, sans nier,  pour autant, la possibilité d’envisager une telle éventualité ?

Le possessif  de la première personne du pluriel (Elohénou) ) fait toute la différence.  Le pronom possessif  complète le nom comme le fait l’adjectif (cf. infra) tout comme le pronom personnel complète le verbe, à l’instar de l’adverbe. C’est aussi le cas du démonstratif qui désigne un objet parmi d’autres objets, qui « montre », ce qui implique un contact visuel, un index tendu dans telle ou telle direction.

A moins que les  Juifs ne revendiquent de s’approprier pour eux seuls un dieu universel? En cela, les  « Juifs » seraient en porte à faux avec les Hébreux ! Ils auraient renoncé à  l’affirmation d’une alliance avec un dieu  qui leur serait propre pour se relier avec un dieu qui vaudrait pour toute l’Humanité. On voit là l’empreinte du Démos. En fait, le possessif dépossède l’autre, il est appropriation. Mais le possessif  suppose le choix, donc il ne peut concerner qu’un objet associé à un article indéfini. On ne peut pas, grammaticalement, selon nous,  dire que le cheval est mon cheval mais seulement que tel cheval –parmi d’autres – est le mien.  Le rappel de l’unicité ne fait sens qu’en dialectique avec un pluriel tout comme le comparatif ou le superlatif ne font sens que dans le cas d’une pluralité et cela vaut pour le Allah Akbar des Musulmans (cf. infra).

 

On parle de spoliation des biens matériels des Juifs mais il faudrait parler de celle de leurs biens spirituels. Or, de nos jours, les Juifs, eux-mêmes, ne soulèvent même pas un tel problème, ce qui fait qu’ils ont du mal à comprendre les ressorts de l’antijudaïsme  et de ses avatars (antisémitisme, antisionisme) Quand on lit dans le Coran qu’Allah est celui qui s’adressa à Moïse, cela signifie que le dieu du peuple hébreu est ainsi nommé Allah lequel serait le plus grand des dieux et non pas le seul dieu, position qui est aussi celle du judaïsme des origines.

Une telle appropriation conduit en retour à changer l’image du dieu du peuple hébreu. On nous propose une histoire du monothéisme qui comporterait des  révélations successives et complémentaires qui feraient de la précédente  révélation un religion obsolète, dépassée, ce qui  donnerait à l’Islam le dernier mot et placerait la révélation mosaïque en une sorte de préhistoire.

. On ne sait plus trop  à quel dieu se vouer. Mais  si l’on en croit le psautier (150 psaumes), on voit là confrontées deux définitions, l’une vraiment monothéiste avec un dieu de la Création qui est en contact direct avec l’humanité  et l’autre hénothéiste qui veut que cet ensemble ait été réparti et divisé entre plusieurs dieux.  En ce sens,  les deux orientations préexisteraient et cohabiteraient déjà dans la Bible hébraïque. Etrangement, certaines traductions- y compris en usage en milieu juif -  viseraient à occulter cette dualité en infléchissant les textes qui iraient trop dans le sens d’un dieu  réservé au seul  peuple d’Israël si bien que l’on dit une chose et son contraire comme  si l’on voulait  brouiller les cartes.. Le problème se pose à deux niveaux : celui du choix même des textes et celui de leur traduction qui est souvent  un commentaire qui ne dit pas son nom.

La comparaison entre l’hébreu et la traduction dans les livres de prières  juifs est, en effet,  édifiante. On  prendra pour corpus le « sidour » édité à la fin du siècle dernier,  par le MJLF (Mouvement Juif Libéral de France) et on relèvera notamment comment  les termes  hébraïques désignant  la communauté d’Israël sont rendus, à savoir Am, le peuple d’Israël,  Bayit, la maison d’Israël et quelques autres (« fils d’Israël, Bnei Israël) ou tout simplement Yaakov (Jacob, autre nom d’Israël, avant son combat avec l’ange),  en s’en tenant à l’Office du Vendredi soir. Nous aborderons ici des considérations linguistiques qui  trouveront leur prolongement plus loin, dans le volet consacré à cette approche.

Le  Psaume  95 correspond à la juste tonalité :

« Il est notre dieu et nous sommes le peuple dont il est le berger; puissiez-vous aujourd’hui écouter sa voix »

Il en est de même du psaume 29 – élément clef  de l’entrée du Shabbat -  dont la traduction est correcte sur ce point. : « L’Eternel donnera la force à son peuple L’Eternel bénira son peuple par la paix »

Mais en comparaison, le Chéma Israel ne mentionne ni Am ni Bayit et cela correspond à une tendance plus tardive, selon nous. On aura compris que nous sommes assez réticents par rapport à ce texte et que nous considérons qu’il faille l’élaguer, au regard d’une approche critique.

Toujours dans le texte  de l’Office du vendredi soir, on note que  dans le texte intitulé Emet (« Vérité) juste après la récitation du Chéma Israel,  qu’il faudrait traduire par Ecoute peuple d’Israel) : tu délivras autrefois Israel de l’esclavage,  on a sauté « amo » (son peuple) mais dans le Hashkivénou, cela est bien indiqué : « qui étends sur nous, sur tout ton peuple (kolAmo)

Ci –dessous le début de Emeth  selon une traduction  valable  : « Nous croyons fermement que c’est Lui,  Yahoud , notre dieu (Elohénou , au singulier, Elohéynou, au pluriel, nos dieux), et qu’il n’en existe pas en dehors de lui : que nous sommes Israël, son peuple (…) Il est notre Roi qui nous sauve des griffes de tous les oppresseurs » et qui nous apparait comme le véritable « credo »  juif. On notera qu’à aucun moment, il n’y est fait mention d’un Dieu « seigneur de l’univers » ou toute autre formule uranienne  du même acabit.

Plus loin, il est dit »Le Seigneur a sauvé Jacob et l’a délivré d’une trop lourde oppression. Sois loué, Seigneur, qui as délivré Israël ». Ici,  le texte hébraïque du MJLF (p. 75) a même été modifié puisqu’on y a ajouté à  « Gael Israel » une suite : «  veKol HaAmoussim’ ».  On songe à la formule du Manifeste du parti communiste « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Etrangement,  ce n’est plus tant Israël qui est opprimé mais tous les peuples confondus, d’où la « traduction » : Bénis sois-Tu, Seigneur, libérateur d’Israël et de tous les opprimés », ce qui est évidemment une pensée très louable mais qui  brouille quelque peu le message, ce qui n’est nullement innocent !

Dans la Amida (prière debout), on s’en tient à  la formulation de l’Exode  quand  Yahvé s’adresse à Moïse :

«  L’Eternel notre Dieu et Dieu de nos pères, Dieu d’Adam , Dieu d’Isaac et Dieu de Jacob »

Mais  une autre tendance se manifeste bien plus universelle où  le dieu d’Israël  rappelle ses droits à l’universalité et à régner sur tous les peuples de la terre.

 

« Notre ferme espoir Seigneur est de voir bientôt Ta  sagesse reconnue par toute la Terre (…) Que Ton règne arrive dans l’humanité toute entière (…)

L’Eternel  régnera à jamais, il régnera sur la Terre entière.

L’Eternel  est Un et en ce jour-là un sera son nom »,

Il y a là de toute évidence une dérive avec ce changement d’échelle qui  s’exprime  à la fin de l’office en une sorte de démesure, d’exaltation, d’ubris, qui ne fait sens que dans la perspective d’une fin des temps, due à une attente exacerbée. Les prières vont jusqu’à  se demander si Yahvé  se souvient de son peuple et croyant bien faire,  on le flatte en lui proposant carrément  un règne universel.  On est dans  un judaïsme de l’exil : les prières parlent d’un futur  retour à Sion, qui n’a  plus rien à voir avec  celui du Livre de l’Exode, même si dans les deux cas, on est dans une posture prophétique, apocalyptique. Autrement dit, un certain prophétisme téléologique annonciateur de la fin des temps  serait venu brouiller l’image du dieu d’Israël en le propulsant dans une sorte de creuset, de melting pot.

En fait, cette forme double associant  Yahoud et Elohim  ne se trouve que dans les premiers chapitres de la Genèse : le troisième et le sixième. Il y a 50 chapitres dans le Livre de la Genèse et les onze premiers pèsent d’un poids exorbitant sur nos représentations. .Ces chapitres empruntent aux mythes babyloniens sur la création du monde et de l’homme/ sur le déluge et la Tour de Babel. Selon nous, le dieu dont il est question au début de la Genèse n’est pas  le Yahoud  qui dialogue avec Moïse, c’est un autre dieu ou plutôt une assemblée de dieux. Et d’ailleurs, le premier chapitre de la Genèse met en scène « Elohim » et non Yahoud

Les dix premiers chapitres de la Genèse, jusqu’à  la Tour de Babel sont selon nous  un rajout qui  brouille les pistes en usant délibérément de la même terminologie  que dans les chapitres suivants relatifs à Abraham, Isaac et Jacob,  qui servent à cerner l’identité de ce dieu, qui s’est voulu le « patron » des Hébreux. On ignore les raisons de ce choix. Cela ne nous est jamais expliqué

En définitive, le texte du « Ecoute Israel »  proclamerait que pour  ce peuple auquel s’adresse son  chef  « Yahoud est notre dieu », Yahoud est un des dieux tout comme Allah (il n’est de dieu qu’Allah, dit le credo musulman « Lâ ilaha ilâ Allah »  lequel comporte un étrange jeu de mots mnémotechnique:

La: il n’y a pas, il n’est

ilaha:  de dieu (en hébreu, El ou Eloha)

ilâ!   si ce n’est,  sauf (en hébreu:  ella:  mais)

Allah:  Allah

Mais là encore, on a tendance de nos jours à ne pas admettre que « Dieu » soit un dieu parmi d’autres mais qu’il est le seul alors que l’on trouve maintes formules du type « tu n’aimeras pas d’autres dieux que moi », y compris dans le Chéma Israël (repris du Deutéronome) ou Yehoud est le pus grand, ce qui n’est pas sans faire penser à Jupiter, le roi des dieux.  Pourquoi les Arabes -en tant que peuple – n’auraient-ils pas leur propre dieu « Allah » qui ne serait pas Yahoud?

 

 

Les  trois signes de l’alliance

Non seulement, Elohim, autre façon de désigner « Dieu » dans la Bible est-il un pluriel mais les Juifs ont pris l’habitude- quand ils lisent le tétragramme- de dire « Adonaï » et cela sans le décliner comme il se devrait. Si l’on s’adresse aux Hébreux, on ne saurait désigner  leur dieu comme « mes dieux ».Tout comme on passe de Elohim à Elohéykha, il conviendrait de passer de Adonaï à Adoneykha et ainsi de  suite. A la fin de l’Office du Samedi matin, on trouve un texte « Ein Kélohénou » qui nous semble particulièrement cohérent, par comparaison : Ein Kelohéynou, Ein KeAdonéynou, Ein Kemalkéynou. Ein kemoshiyenou », ce qui se traduit  tout simplement ainsi par quatre louanges : Il n’est rien  qui soit comme  nos dieux,  rien  qui soit comme nos seigneurs,  comme nos rois,  comme nos sauveurs », soit toute une série de pluriels sans dissonance grammaticale. A contrario, la forme « Adonaÿ » ne fait guère sens puisqu’elle signifie « mes seigneurs » et non « nos seigneurs, comme Adoneynou.

En fait, cet Adonay qui est devenu un code de lecture du tétragramme écrit, correspondrait- de façon rémanente- tel un palimpseste-  à la religion abrahamique (celle des trois «  pères  » (Abraham, Isaac et Jacob), évoquée notamment dans la «  Amida  » lors des prières du Shabbat)  qui aurait précédé la confession mosaïque qui passe par le tétragramme, à prononcer, selon nous, Yahoud. On connait le cas de telles résistances à la nouveauté : l’ancien nom ne disparait pas  par exemple, à Paris,  pour la Place de l’Etoile, rebaptisée Place Charles de Gaulle. Même la ligne de métro (n°6) a rétabli  la « direction » Etoile. Avec Moïse, l’on se dirige vers une forme d’unicité qui n’existait pas encore au stade abrahamique, d’où le pluriel d’Adonay mais aussi d’Elohéinou. Toute la question est de savoir si le judaïsme actuel  doit en revenir  à l’alliance avec Abraham ( et à la suite, avec Isaac et Jaco, soit les  trois « patriarches », « nos pères », Avoteynou  et leurs dieux respectifs) qui passait par la circoncision des enfants hébreux mâles- ou s’il doit se rallier à l’alliance « shabatique » avec Moïse qui passe par le tétragramme Yahoud, lu  « Adonaï » dans les prières, pour ne pas parler bien entendu de Jésus qui propose encore une autre approche passant par l’eucharistie et la communion sur le pain et le vin, reprise du « kidoush »  hébraïque. On a donc là trois signes de l’alliance: la circoncision ( Brit Mila),  le Shabbat et le Kidoush-eucharistie (action de grâce en grec) célébré tous les dimanches soirs, à la messe, par les Chrétiens : cela se référe à la Céne, le dernier repas au cours duquel Jésus change la portée des actes célébrés lors du Shabbat :

« Jésus, prit le pain et après avoir rendu grâce, le rompit et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous ; faites ceci en mémoire de moi » De même, après le repas, il prit la coupe, en disant : « cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang ; chaque fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi »( 1 Corinthiens ch. 11, 24-25.

 

 

JHB

16 09 15

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