27 août 2015 ~ 0 Commentaire

Jacques Halbronn PSYCHANALYSE DE L’ETRANGER, réédition

Site   Hommes et faits, le 11/11/2000

Une anthropologie de l’étranger[1]

 

par Jacques Halbronn, docteur es Lettres

 

 

A mes amis de la Cité Internationale Universitaire de  Paris

 

 

 

Nous nous intéressons aux situations de décalage, de démarquage tout autant d’ailleurs qu’à celle de recyclage et de récurrence. Notre propos est ici dialectique et vise à analyser des situations d’interface : être ou ne pas être membre, être ou ne pas être en accord avec la Nature. Au cœur de notre exploration: les structures culturelles.

Notre pêché originel est peut-être d’arriver dans un espace que nous ne percevrons que déformé, ce qui génère mille contre sens que la psychanalyse devra s’efforcer de désamorcer. Le plus souvent, nous ne perturbons pas trop le milieu environnant parce que d’office nous ressemblons physiquement à ceux qui s’y trouvent déjà sans parler d’un certain héritage génétique et d’une très grande capacité d’adaptation chez l’enfant. Mais il peut arriver que cette expérience de la naissance à un autre monde doive se renouveler au cours de notre existence alors que nous y sommes moins prédisposés intellectuellement et moralement et qu’en outre, nous ne ressemblons pas à ceux que nous voulons rejoindre ? C’est la difficulté de cette expérience migrante que nous voudrions psychanalyser. Si jeunesse savait et si vieillesse pouvait.

Existentiellement, nous sommes donc a priori tous des « étrangers », ne serait ce que lorsque nous pénétrons dans un monde qui ne nous a pas attendu pour tourner.

De fait, en cela l’étranger est quelque part un « empêcheur de tourner en rond »: il y a en effet, quelque brusquerie, quelque violence, dans la problématique de l’étranger. Il brouille les cartes, il souhaiterait quelque part que tout se fige. On ne bouge plus ?

Yves Lecerf[2], qui diffusa les thèses de Garfinkel en France, rappelait volontiers la convergence « objective « existant entre écologistes et partisans de Le Pen. Il faisait remarquer que ces « écolos » étaient en quête de pureté, voulaient un monde sans pollution. De la même façon, l’amour de la musique ne génère-t-il pas une certaine intolérance face à tout ce qui serait discordant ? Cette exigence « clean », propre, ne se retrouve-t-elle pas dans un certain discours sur les « émigrés » ? L’on disait autrefois, sous les Nazis, « judenrein », c’est à dire nettoyé, purifié, purgé des Juifs. Est-ce que la France, elle aussi, ne devrait pas être « dépolluée », est-ce que l’on n’est pas en droit d’exiger que son industrie nucléaire ou autre ne produise pas des « déchets » mal assimilables – dont personne ne veut – tant au niveau matériel qu’humain ? Au niveau biologique, il est également question d’immunologie (SIDA), de greffe, d’accoutumance (drogue), de rejet. En informatique, l’on parlera de systèmes incompatibles, l’on refusera toute redondance. La communication exige des messages clairs : ce qui est rouge n’est pas vert; il convient d’éviter toute confusion et se méfier des daltoniens. Que dire de la question du franglais qui pose le problème des mots étrangers en français , à cheval sur deux langues ? Quid, en économie, de la sensibilisation à un excès d’importation qui déséquilibre la balance commerciale ? Mais peut-on parler d’un « seuil » de tolérance ? Le problème de l’Etrangeté – concept qui n’existe pas à proprement parler et que nous voudrions introduire – du facteur inassimilable, perturbateur, me semble parfaitement convenir à la réflexion actuelle.

L’homme semble pris entre une recherche de cohérence et de pureté et une volonté d’appréhender et d’intégrer le monde tous azimuts. Le monde de la science ne génère-t-il pas, sans toujours s’en rendre compte, sinon le racisme, du moins une attitude critique à l’égard de l’étranger ? Peut-on fonctionner avec des dénominateurs communs trop larges ?

Il importe selon nous de distinguer radicalement les deux notions que sont racisme et xénophobie. Le racisme peut concerner des personnes qui ne sont pas pour autant des étrangers, c’est à dire qui ont un bagage culturel du même ordre que ceux qui ont une autre apparence. On peut être surpris d’entendre un Vietnamien parler le français sans aucun accent spécifique. Mais parfois l’étranger, ignorant tout de notre langue, peut, du moins superficiellement, ne pas être repéré comme tel, mais avoir une culture tout à fait distincte de la culture environnante. Qu’est- ce qui perturbe le plus d’une fausse différence ou d’une pseudo identité ?

Nous avons donc différents cas de figure : depuis l’étranger isolé, plus ou moins méconnaissable, jusqu’à une ethnie fortement représentée et aisément identifiable, comme cela se passe en Afrique. Au demeurant, l’intégration ethnique, raciale, poserait, en fin de compte, moins de problèmes au groupe d’accueil que l’intégration culturelle, individuelle. Par intégration, il ne faut nullement comprendre perte de différence mais mise en place d’une fonction nouvelle.

Il convient d’aborder ces problèmes sans préjugés, ni dans un sens, ni dans l’autre, car le problème du corps « étranger » se pose pour toute société, même les plus persécutées. Les Juifs n’ont-ils pas un discours sur ce qui est ou n’est pas « juif » (le goy), « judaïque » ? Mais ne sont-ils pas également conscients, par ailleurs, de la difficulté d’être étrangers ? Ne sont ils pas réticents à l’égard des conversions ?

On se proposera d’esquisser un « guide » de l’étranger, sous forme de recommandations, tant le concernant, qu’à l’adresse de ceux qui ont affaire à lui.

Portrait de l’étranger

Mais d’abord il convient de définir ce que l’on entendra par « étranger ». Un étranger rencontre nécessairement un autre étranger – en un sens, le rapport d’étrangeté[3] est par définition réciproque – mais si cet autre étranger appartient à la culture à laquelle le dit étranger voudrait appartenir, l’on peut dire qu’il est « moins » étranger que l’étranger demandeur. Dans le domaine de l’émigration, de l’intégration, l’étranger est celui qui veut entrer et non celui chez qui l’on veut entrer. Il y a là un certain flou sémantique qui conduit à une certaine ambiguïté.

L’étranger, au sens où nous l’entendons, se rend-il d’ailleurs chez l’autre ou bien attend-il que ce dernier vienne le rejoindre ? On entend par là que l’étranger peut vouloir s’emparer de l’autre ou du moins de certaines de ses valeurs. Ce faisant, il s’aliène, mais il est aussi en position de conquérant, qui souhaite s’approprier l’autre. En fait, il est souvent bien difficile de distinguer entre celui qui envahit l’autre et celui qui se l’approprie en se laissant modeler par lui, généralement à son insu.

L’amour de l’étranger pour son nouvel asile, c’est aussi le refus de renoncer à ce qui a priori n’est pas son lot. Pourquoi cette tâche ne semble-t-elle pas inconcevable, que de devenir l’autre, plutôt que la question inverse « #qu’est ce qui vous fait croire que l’on puisse passer d’un cadre à un autre sans quelque peine » ? N’y-a-t-il pas le goût d’un certain travestissement chez l’étranger ? Que valent et à quoi servent de telles imitations ? Cela nous renvoie peut-être aux rapports entre juifs et chrétiens : ce sont les chrétiens non juifs qui au départ étaient des étrangers , ce qui a abouti à une forme de relégation des juifs dont ils avaient emprunté bien des expressions, tel que « #le nouvel Israël ». Il y a processus de substitution. L’on comprend que l’étranger ait souvent été tenu en suspicion, mais en quoi constitue-t-il vraiment un élément perturbateur, comme le héros du film « Théorème » chez Pasolini ? Le véritable étranger, ce n’est pas celui qui est au loin, c’est celui qui nous côtoie, qui frappe à notre porte, qui veut pénétrer dans notre territoire, matériellement ou spirituellement, c’est notre voisin. Que va-t-on faire de lui ? Que va-t-il faire de nous ? Est on armé pour l’accueillir et qui va transformer qui ?

Première Partie

Conseils à un étranger

On définira de façon spécifique, dans le cadre de notre discours, l’étranger comme celui qui exprime le souhait, subjectivement ou objectivement de s’insérer au sein d’un système qui n’est pas le sien, ce qui laisse entendre qu’il prend ses distances par rapport au milieu dont il est issu mais maîtrise-t-il pour autant tous les paramètres, se connaît-il suffisamment pour évacuer ses habitudes en les considérant comme contingentes, ne risque-t-il pas de les « objectiver », de les considérer comme universelles ? Car n’est-ce pas au nom du mythe d’une nature pérenne de l’Homme qu’il entreprend son odyssée ?

Il faut d’abord s’interroger sur ce qui attire l’étranger vers la société au sein de laquelle ou face à laquelle il va se trouver. Il y a un paradoxe de l’étranger que l’on peut formuler ainsi : il est lié à une société qu’il ne connaît que de l’extérieur, que de loin, car s’il la connaissait « de l’intérieur », serait-il encore un étranger ? L’étranger se fait une certaine « idée » – image d’Epinal – de ce monde dans lequel il pénètre ou s’apprête à pénétrer. Que vaut une telle représentation ? Par quel miracle l’étranger pourrait-il saisir avec assurance les valeurs qui lui sont « étrangères » ? Mais, diront certains, ne jette-t-il pas un regard « objectif » du fait de sa position d’observateur ? Ne voit-il pas clair dans le jeu de ceux qui occupent le terrain ? Montesquieu a certes lancé des vérités sur la France à travers le regard de Persans, mais n’était-ce pas un subterfuge ?

Il y a une fascination pour ce qui est autre que nous illustrerons par une boutade: on s’extasie devant la précision de certains mots dans une langue étrangère. C’est ainsi que si quelqu’un dit: cela vaut dix dollars, l’on pourrait traduire par 66,52 F, à tel cours, quand il est clair que le locuteur a donné un chiffre approximatif. On a ainsi parfois l’impression que l’autre a une démarche plus rigoureuse parce que nous essayons naïvement de traduire exactement ce qui a été dit dans une langue alors que le locuteur a employé un terme approximatif, lié à une unité de poids ou de mesure courante.

Il semblerait que la perception de l’étranger risque d’être quelque peu déformée, voire caricaturale. L’étranger ne comprend pas nécessairement la portée de certaines attitudes qui pour lui ne font pas sens, alors que toute une culture a pu se construire autour de tels « détails » qui font la différence avec des stades antérieurs. Il commet des erreurs d’appréciation, d’interprétation, de décodage dues au fait qu’il est souvent mal informé, qu’il ne prend pas toujours la peine de s’enquérir ou que l’on répugne à lui fournir certaines explications, non point par mauvaise volonté, mais parce qu’il est lassant de devoir « tout lui expliquer ». En fait, l’étranger est un révélateur de par ses erreurs ou ses à peu près. Par ses échecs mêmes, il montre la non-évidence de certaines pratiques locales. Il fait apparaître un décalage qui précisément serait susceptible de faire douter du bien-fondé de son entreprise.

L’étranger nous éclaire sur nous mêmes et nos mœurs: il nous montre à quel point nous introduisons des subtilités, des nuances, du non-dit, dont la perception et la prise en compte révèlent celui qui est « dans le coup » et celui qui est « out ». Bien plus, ne compliquons-nous pas délibérément les choses pour nous défendre , pour déceler l’éventuel étranger ? En outre, nous avons établi certaines coutumes que nous rechignons à formuler, pour nous donner l’illusion qu’elles sont spontanées, naturelles, qu’elles vont de soi, « sans dire ». Or, l’étranger laisse entendre que les mœurs en question ne sont pas aussi ancrées dans la nature humaine qu’on veut bien le dire, qu’elles n’ont qu’une valeur relative Mais en même temps, si tout cela était si superficiel, il ne devrait rencontrer aucune difficulté d’adaptation ? Au vrai, il convient de distinguer éducation et enseignement : l’éducation, la « formation » sous-tendent l’enseignement, c’est à dire que sans l’acquisition de certains automatismes[4] propres à l’éducation, l’enseignement ne saurait être qu’un vernis fragile ne résistant pas à la contrainte quotidienne.

Mais à son tour l’étranger est-il conscient de la relativité de ses propres attitudes ? Chacun démasque, déchire, l’autre. Et cela dérange. Et puis chaque société a sa langue de bois qui risque aussi d’égarer, d’entraîner sur de fausses pistes, de faux problèmes, ce qui empêche de s’intéresser aux vrais. Il suffit de se placer sur le plan linguistique pour se rendre compte de la difficulté d’entrer vraiment dans une culture en en percevant les mille et une nuances et facettes.

L’étranger risque de commettre un contresens sur le rôle de ces pratiques souvent jugées byzantines. Il ne s’agit pas de les respecter ou pas, mais de les suivre plus ou moins bien. L’étranger risque en effet d’avoir une vision quelque peu statique des comportements du groupe, il n’en perçoit pas la dimension de compétitivité, de confrontation que cela implique. Or, pour qu’il y ait émulation, il importe que l’on se situe dans une perspective collective. Celui qui réalise ces pratiques, seul chez lui, sans élément sérieux de comparaison, commet fait fausse route dans la mesure où ces pratiques ne servent, finalement, qu’à condition qu’elles permettent de structurer, de hiérarchiser le groupe, c’est leur véritable légitimité: elles n’ont pas de valeur en soi, il y a un arbitraire nécessaire.

A quoi sert-il de connaître les règles d’un jeu auquel on ne joue pas et auquel on ne s’intéresse que symboliquement, sans en pénétrer les vraies difficultés et les vrais enjeux ? Il faut entrer dans le jeu sans porter de jugement. Jouer sérieusement à ce qui ne peut qu’être de l’ordre du dérisoire, de l’arbitraire. Ce n’est peut-être pas pour rien qu’Albert Camus, auteur de L’Etranger, avait développé une philosophie de l’absurde.

L’un des traits du comportement de l’étranger serait alors le mimétisme, l’imitation, plus ou moins réussie et convaincante, toujours un peu précipitée, en raccourci par rapport à une évolution, un apprentissage, « normaux ». L’étranger tente de se faire passer pour non-étranger, il s’approprie certaines manières qui lui semblent typiques du milieu dans lequel il veut pénétrer – évoluer. Ne risque-t-il pas de répandre de pâles copies de l’original, des sous-produits qui risquent de se substituer aux authentiques ? Ne sommes-nous pas là sur la voie de la décadence ?

Chaque fois que l’on est en situation d’étranger, l’on court en effet le risque de déformer, d’appauvrir le monde que l’on perçoit à la fois par un certain sens du dérisoire et parce que ce dérisoire est la marque d’une perception de surface. L’étranger est très vite tenté d’avancer masqué, de tout faire pour ne pas se faire repérer. C’est son jeu à lui.

L’on a vu bien des Etats du Tiers Monde n’emprunter de l’Occident que certains faux semblants qui, transplantés, ne servent plus à animer une société, mais sont une forme de fétichisme, sorti de son contexte. Pourquoi pas, d’ailleurs, dès lors que ces éléments ont pu être intégrés et reformulés dans une structure globale ?

L’étranger peut soit sous-estimer la difficulté et la portée de certaines pratiques, soit, s’il persévère, prendre conscience de son handicap initial, quasiment insurmontable.

L’étranger, s’il se lance dans une telle entreprise, a en effet pris le parti – le pari – de croire que la circulation d’une culture dans une autre est de l’ordre du possible. Mais n’a-t-il pas, ce faisant, quelque peu sous estimé la tâche ? Et celui qui l’accueille également ? En effet, appartenir à un groupe, c’est développer une « seconde nature », une sensibilité, des réflexes, des automatismes. L’étranger, même s’il saisit les règles du jeu, risque fort de dépenser une énergie considérable pour effectuer ce que les « indigènes » font quasiment sans y penser. Cela lui « coûtera ». Bien plus, dans certains cas, la tâche semblera inaccessible car exigeant des talents qui n’ont pas été éveillés assez tôt. Il va sans dire que nous sommes tous « étrangers » à telle ou telle société, mais que certains renoncent prudemment à changer de cadre, lorsqu’ils se sentent en porte à faux. L’étranger doit retrouver le sens du « nous ».

Mais l’étranger reste souvent prisonnier de ses propres valeurs, de sa propre sensibilisation qu’il ne peut, quoiqu’il en dise, évacuer si simplement. L’étranger offre donc un excès de qualification à un certain niveau et une carence à un autre. En d’autres termes, il s’attardera sur ce qui n’est pas/plus pertinent, sur ce qui est indifférent pour la société qu’il aborde et passera trop vite sur certains problèmes auxquels il ne sera pas assez attentif. L’étranger doit apprendre à revoir son investissement, à remodeler sa sensibilité, à réagir plus ici et moins là pour être dans la note. Il ne doit surtout pas se prendre trop au sérieux. Si le monde dans lequel il entre est dérisoire, l’est également celui qu’il quitte ? L’étranger doit assumer sa liberté.

L’épreuve du changement

Vouloir s’assimiler dans une société dans laquelle on n’est pas né, pour laquelle on n’a pas été préparé, est une tâche ardue, que l’étranger ne saurait considérer avec légèreté et désinvolture. Au fond, on dira que chacun gérera le problème avec son intelligence, avec sa finesse d’esprit, avec sa capacité à décortiquer, à reconvertir, à transmuter.

Un des pièges qui se glisse sous les pas de l’étranger est en effet celui de la facilité. Il croit trouver des similitudes qui n’en sont pas, qui n’ont pas la même valeur, la même portée, la même indexicalité. Ces similitudes l’aideront certes à communiquer à condition qu’il leur confère une nouvelle affectation, un autre sens.

S’il ne peut se plier à une telle gymnastique, s’il répugne à dissocier l’action et son sens, il s’arrêtera en chemin. On n’est pas un étranger heureux sans une certaine dose de relativisme impliquant de prendre quelque distance avec soi même, ce qui évitera bien des souffrances reçues et infligées à autrui.

Il reste que le problème se pose en termes d’offre et de demande : l’étranger vend un produit – lui même, une mémoire, une expérience – qui ne sont guère prisés sur le marché « culturel » et il n’est pas non plus vraiment preneur des produits qui lui sont proposés; il ne peut, donc, dans ce cas y avoir échange, « commerce ». L’étranger doit éviter de tomber dans une grisaille qui lui enlèverait le goût de vivre. Il faut qu’il rentre – au prix d’un certain déconditionnement – dans le nouveau système, de tout son être, mais en abandonnant ce qui fait écran avec les autres. L’on verra toutefois dans notre deuxième partie qu’être un groupe d’étrangers ne pose pas les mêmes problèmes que la condition de l’étranger solitaire.

Certes, on nous rétorquera que l’on ne voit pas pourquoi l’étranger changerait. Mais n’est-ce pas l’étranger qui, le premier, exprime le désir de « changer », de « changer de peau », d’identité, de se faire naturaliser, de se convertir ? On a l’impression que c’est à l’issue d’un certain échec que l’on tient le discours sur les raisins qui seraient trop « verts ».

L’étranger et les signes d’intégration

Un des traquenards qui attendent l’étranger est de se contenter d’un certain nombre de signes d’intégration et de n’avoir pas vraiment de contact avec son nouveau milieu. Il doit mettre à l’épreuve ses progrès.

L’étranger va vouloir et devoir affirmer son intégration, alors que celui qui est « chez lui » n’en éprouvera pas le besoin dans la mesure où son comportement, de toute façon, témoignera pour lui, quoi qu’il fasse, il ne sera pas en quête de reconnaissance, il n’a pas à faire ses preuves.

Prouver son appartenance, c’est notamment se procurer, de façon plus ou moins obsessionnelle, des marques de son nouvel état avec le risque de vendre la peau d’ours avant de l’avoir tué. C’est ainsi que l’acquisition de diplômes, l’importance accordée à certains produits, à certains statuts, trahit l’étranger, le « nouveau riche ». Et entre étrangers, quelle complicité ! Souvent les étrangers aiment se retrouver entre eux, dans le pays d’accueil, sans le regard des indigènes comme des enfants qui aiment s’entretenir à l’insu des adultes comme si le mimétisme impliquait aussi l’absence de celui qu’on imite. L’on tendra à privilégier le formalisme et l’apparence qui font contrepoids à la « nature ». On aimerait tant que le monde ne soit fait que d’apparences car celles-ci sont tellement plus simples à s’approprier ! En outre, l’on peut aussi être étranger à un milieu social et non pas seulement étranger à une langue ou à un pays.

Rien ne saurait remplacer la fréquentation des autres membres du groupe pour mener à bien son intégration : c’est cela qui développe de nouveaux réflexes, qui permet de tester, de préciser sa compréhension des valeurs, de contrôler, à l’usage les changements sémantiques, l’intersubjectivité. On ne peut rester dans son coin et s’entourer des symboles de l’autre, il faut le rencontrer. Mais l’étranger est-il de bonne foi, c’est à dire n’est-il pas engagé dans un itinéraire fantasmatique ? Ne vit-il pas une utopie à force d’ubiquité ?

Une approche « extérieure »

Percevoir le monde de l’extérieur, c’est accorder une grande importance aux signes qui nous parviennent, mais tout apprentissage professionnel ou technique ne se heurte-t-il pas à des problèmes de représentation qui exigeront bien des ajustements ? Or, l’étranger a suivi un certain cheminement, il s’est forgé peu à peu une idée de ce lieu auquel il accède. Pour se sentir moins « étranger », il a dû se convaincre, avec plus ou moins de peine, que ce lieu lui était plus ou moins familier grâce à un certain nombre de signes qu’il interprète en ce sens. Dès lors il développera une philosophie selon laquelle l’extérieur est à l’image de l’intérieur, thèse au demeurant invérifiable, puisqu’il faudrait pour cela être à la fois d’un côté et de l’autre: le profane, c’est celui qui n’accède pas au temple.

 Faut-il se méfier de l’étranger ?

La présence d’étrangers de fraîche date dans une société est-elle vraiment une question secondaire ? Il semble certes bien difficile de décider quelle réaction face à l’étranger est la plus « saine », du rejet ou de l’accueil inconditionnel, de sa transformation ou de celle du milieu qui le reçoit ? Sa présence, sa quête, sa demande, sont en tout état de cause un défi. Elles impliquent, pour que le processus se déroule en bon ordre, que la dite société soit en bonne santé, qu’elle soit capable d’assimiler ces nouveaux éléments, ce qui ne signifie pas leur refuser toute spécificité, tout apport. En revanche, si la société est malade, la notion même d’étranger ne saurait être clairement définie dans la mesure où il n’y a plus de critères consensuels. L’on pense au sida, lorsque le corps n’est plus capable de discerner entre ce qui lui est propre et ce qui lui est étranger, qu’il n’a plus guère de défense immunitaire, de processus d’identification, de code d’entrée ? Une société doit être capable de définir des modes d’harmonisation pour l’ensemble de ses membres, c’est le fameux melting pot, le creuset.

Il y a des sociétés qui ont une vision très formelle de l’étranger : il suffit qu’il accepte de devenir membre pour que l’affaire soit entendue. Mais est-ce que cela suffit de montrer sa « carte d’identité » ? Peut-on se contenter d’une telle preuve, alors que celui qui est étranger ne se distingue pas de celui qui est censé ne pas l’être ? Les Juifs ont pu constater à quel point ce genre de document ne constituait qu’une garantie très relative. C’est ainsi que le port de l’étoile jaune, héritage du Moyen Age, dans la France de l’Occupation était une façon de rétablir un signifiant « juif » en voie d’effacement. Les caricatures qui paraissaient risquaient d’ailleurs d’empêcher précisément sa reconnaissance. De la même façon, il est des pays qui précisent, sur les papiers d’identité, l’appartenance ethnique, religieuse, des citoyens, leur « nationalité », au sein de l’État, sans que cela soit toujours considéré comme scandaleux.

Il ne faut pas se leurrer, l’étranger peut aussi modifier le statu quo et la norme. D’une certaine façon, il est plus rapide, plus direct dans ses convictions. L’on peut même penser que passé un certain « seuil », c’est l’étranger qui occupe le terrain, qui impose à l’ensemble ses représentations du groupe, qui est « plus royaliste que le roi » ou qui prône un certain archaïsme reflétant un temps révolu de la société qu’il souhaite rejoindre. C’est ainsi que les emprunts évoluent souvent moins vite que les originaux qui les ont générés. Car l’étranger peut avoir une représentation figée du groupe dans lequel il veut pénétrer, alors que les « indigènes » sont plus disposés à se renouveler, parce qu’ils sont conscients de certains blocages qui, au départ, ne préoccupent pas l’étranger. Dans le débat sur la réforme des structures, l’étranger peut fort bien se trouver du côté des conservateurs, car il a migré sur la base de certaines idées et il ne veut pas que celles-ci soient remises en cause. Le regard de l’étranger tend à figer l’autre, il est caricatural, quand bien même serait-il amical, francophile, judéophile ou autre.

Le renoncement de l’étranger

Il semble dès lors assez clair que l’étranger, qu’il en soit ou non conscient, fait un sacrifice en changeant de culture, de lieu. L’étranger « brade », « ruine », « dévalue » tout un savoir-faire propre à son milieu, laborieusement et minutieusement acquis – y compris la connaissance de certains lieux, de certaines langues, de certaines pratiques – auquel tout son être, physique, nerveux, moral, s’est soumis. Et voilà que tout cela se voit remis en cause, devient caduc, inutile, superfétatoire: simple curiosité folklorique. Si encore, il construisait un nouveau monde, il se retrouverait à égalité avec les pionniers, mais non : ce qui le fascine, c’est un monde bien vivant, c’est à dire des hommes qui ont constitué et conservé ce bagage auquel, lui, il a renoncé. Quel handicap ! Et ce monde sera-t-il meilleur que celui qu’il a connu ? Il sera en tout cas plus dur, plus inaccessible, puisque l’étranger n’y aura pas été préparé. L’on perçoit là le décalage entre monde symbolique et monde réel : à quel moment l’étranger passera-t-il de l’un à l’autre ? Mais si l’étranger est devenu tel, c’est aussi parce qu’il se sentait aussi exclus, non conforme, sur tel ou tel point, avec son milieu d’origine, et ce probablement parce que le dit milieu était trop draconien dans ses définitions. Mais aura-t-il plus de chance ailleurs ?

L’étranger et le conquérant

Faut-il distinguer l’étranger comme émigré et l’étranger comme occupant, comme conquérant ? Apparemment, tout les oppose D’ailleurs, l’étranger-émigré n’est-il pas plutôt « envahi », paradoxalement, mais le conquérant n’est-il pas souvent marqué par le conquis, telle Rome par Athènes ? En effet, l’émigré, celui qui se déracine, se trouve ainsi sous influence étrangère. Il est séduit par ce qui se passe ailleurs, par un mode de vie étranger. A la limite, il n’a pas besoin de se déplacer pour reconnaître les valeurs de l’autre. Combien de Français se sont américanisé sans être aller aux Etats Unis ? Ils écoutent des chansons américaines – dont ils ne saisissent même pas les paroles – boivent des boissons américaines, se nourrissent et s’habillent à l’américaine, mais de façon caricaturale, regardent des séries américaines doublées Que dire, à une époque, en France, des Communistes ou des gauchistes se référant à Moscou ou à Pékin dans un but d’universalisation du monde ? C’est une forme de colonisation dans laquelle il y a deux étrangers : celui qui adopte certaines valeurs « étrangères » et celui qui les incarne et qui exerce son influence.

L’émigration Juive en Israël

Le Juif Français qui va vivre en Israël va fréquenter essentiellement des Juifs. Mais ces Juifs là sont-ils si proches de lui ? En tant que « signifiants », certes, c’est à dire qu’ils obéissent à la même définition que lui quant à leur ascendance. Mais qu’en est-il des valeurs qu’ils expriment (signifiés) ? Sont-ce les mêmes ? Probablement pas. Un même signifiant peut renvoyer à des signifiés extrêmement divers. C’est ainsi que l’on peut se sentir étranger par rapport à quelqu’un qui nous ressemble et se sentir en complicité avec quelqu’un qui a une autre Histoire.

La société israélienne[5], néanmoins, va proposer un « modèle » pour l’ensemble de ses populations. Mais certains seront plus « égaux » que d’autres, c’est à dire qu’ils seront plus habitués, mieux dressés pour assumer ces valeurs que d’autres. On trouvera donc des Juifs émigrés confrontés à des mœurs qui ne leur sont pas familières, exigeant d’eux un effort exorbitant (ne serait-ce qu’au niveau de l’écriture) par comparaison avec ceux qui sont nés dans ce contexte (les sabras, les membres des Kibboutz, etc.).

Société où les étrangers sont paradoxalement ceux qui peuvent se dire citoyens – les juifs du fait de la « loi du retour » – se dirige vers un cloisonnement linguistique et culturel de ses diverses composantes, en raison d’une immigration insuffisamment diversifiée, depuis vingt ans, celle des ressortissants de l’ex URSS, processus accentué par l’accès de chaque communauté – mondialisation oblige – à la télévision du pays d’origine.

Quid de ceux qui sont tentés par un retour religieux et qui n’ont pas reçu l’éducation ad hoc ? Ces pratiques n’éveillent pas chez eux des souvenirs nostalgiques de l’enfance, ne sont pas enregistrées depuis longtemps, n’apportent donc pas le même réconfort. La démarche du nouveau venu se révélera donc difficile, ardue Et il se fera des choses de la vie une philosophie plus rigide qu’il n’en est vraiment pour ceux qui sont nés dans cette atmosphère. L’étranger retourne, à un âge qui ne s’y prête plus guère, à la ligne de départ, il redémarre à zéro. Il y a des époques où les hommes aiment changer de peau. Etre étranger pourrait être une mode, un apprentissage, voire un jeu, le tourisme. Les voyages forment la jeunesse ?

La philosophie de l’étranger

Comment l’étranger n’aurait-il pas une vision plutôt pessimiste et désenchantée du monde dès lors que la vie serait si « difficile », si hermétique, exigerait tant d’efforts pour être dans la simple norme ? Comment ne projetterait-il pas ses problèmes sur la société toute entière ? Comment ne ressentirait-il pas aussi quelque part la perte d’un paradis perdu, qu’il a trahi ? L’étranger n’est-il pas voué à une certaine déception liée à une idéalisation ? Ou bien au contraire, ne tend-il pas à simplifier les choses, à les réduire à quelques signes qui satisfont son rêve ? Il semble qu’il y ait chez l’étranger une certaine démesure qui tient à une surestimation de ce à quoi il n’a pas accès et à une dépréciation des valeurs qui l’ont conditionné Dilemme : soit rester dans un monde qui lui est familier, pour lequel il est fait, mais qu’il rejette ou qu’il trahit, soit aller vers un monde qui le fascine, mais qui ne le lui rendra peut être pas. On croirait du Marivaux.

La précarité du statut de l’étranger.

Vient se greffer sur cette difficulté de vivre, la perspective de désillusions : est-ce que ces signes, ces gages, d’appartenance parfois acquis avec quelque précipitation, constituent une garantie perpétuelle, vraiment suffisante ? L’étranger plus que tout autre est sensible aux certificats, aux attestations et d’ailleurs on ne cesse de lui en demander, d’où l’importance qu’il accorde à des mots comme honneur, dignité, respect, qui sont liés à un sentiment de précarité, d’une égalité fragile. On rappellera que la capacité d’accueil d’un groupe à l’égard des étrangers est liée à la conscience qu’a ce groupe de ses propres valeurs. S’il arrive que cette conscience devienne plus aiguë, n’est-il pas à craindre que ce qui avait été admis hier ne soit plus toléré demain ? L’étranger va surinvestir certains signes qui lui promettront l’éternité. Un cas typique est la propriété « inaliénable », irréversible : on achète une maison, un objet pour toujours. L’on sait que les Juifs ont commencé, à la fin du XIXe siècle, par racheter le sol de Palestine aux propriétaires turcs avant de rechercher une solution politique.

Question bien délicate, car si l’étranger se mettait à la place de ceux qui s’interrogent à son sujet, ne serait-il pas irrité, rendu perplexe en tout cas, lui aussi, par la présence d’intrus ? Car l’étranger n’est-il pas peu ou prou un « imposteur », quelqu’un qui imite, qui se substitue, qui prend la place de, n’est-il pas l’ouvrier de la onzième heure ? En fait, s’il est si facile de copier le comportement de membre d’un groupe, n’est-ce pas que celui-ci s’est relâché, qu’il n’a pas su maintenir une certaine qualité, une certaine complexité, que l’on songe au niveau commercial, dans une branche donnée ? L’étranger, c’est aussi celui qui déclenche une O. P. A., qui souligne un certain laisser-aller de la part du pays ainsi investi. Il y a de la razzia et du pillage dans une telle démarche, l’étranger étant le nomade et le pays d’accueil, ipso facto, le sédentaire.

Notre vulnérabilité, notre peur de l’étranger est liée à notre santé de groupe, elle n’a pas à être refoulée, culpabilisée. Celui qui tousse montre qu’il est capable de se défendre contre ce qui ne s’harmonise pas avec sa structure. Il semble bien que lorsqu’un groupe est malade, il contamine les autres groupes : en effet, du fait que le groupe en question se défait, ses membres vont migrer et poser au nouveau groupe des problèmes d’intégration qui risquent de faire éclater son identité collective. L’étranger pose le problème de la décomposition des sociétés, c’est le cosmopolitisme.

Seconde Partie

Du bon usage des étrangers

Si l’on passe de l’autre côté de la barrière, l’on se demandera à quoi peuvent servir les étrangers. Faut-il en tout cas les intégrer et qu’est-ce que cela implique ?

L’étranger au pluriel

Est-il plus facile d’intégrer un étranger ou un groupe d’étrangers offrant des traits communs ? Apparemment, un étranger isolé posera moins de problèmes. L’on présente généralement le problème des émigrés en termes quantitatifs.

Or, il semblerait que l’on puisse paradoxalement tenir la thèse inverse, à savoir qu’un grand nombre de personnes offrant des traits communs – on pense aux musulmans en France – s’intégrera mieux, à long terme, que des cas isolés. Il n’est pas question, pour autant, de remettre en cause une intégration bien accomplie, mais de s’intéresser aux cas qui présentent un certain défaut d’intégration.

En effet, de par leur nombre, un groupe homogène d’étrangers peut développer des traits spécifiques et constituer un sous-groupe tandis qu’un étranger isolé, ne vivant pas avec d’autres de ses congénères, ne pourra se situer que par rapport à une sorte de centralité plus ou moins bien perçue. C’est ainsi qu’il existe cent façons de parler le français, qui ne sont pas pour autant perçues comme « étrangères ». On précisera ainsi l’analyse. Par exemple, Un Tel a un accent marseillais: c’est un accent qui est celui d’un groupe et il s’exprime selon les normes phoniques du dit groupe. X ne parle pas avec cet accent mais, dans tous les sens du terme, il reconnaîtra cette modalité comme française à part entière. En revanche, un Italien s’exprimant en français ne parle pas un français tel qu’il est parlé au sein d’une société italienne, il ne respecte pas une norme, il essaie simplement de parler un certain français qu’il a en tête, comme il le peut. Un autre italien, selon son niveau d’initiation au français, parlera autrement. L’on dira ainsi qu’il existe des façons maghrébines de parler le français, dans la mesure où le français fait partie d’un parler maghrébin. Il a pu exister en Europe des façons allemandes ou russes de parler le français lorsque cette langue se parlait hors de France entre Allemands ou entre Russes.

C’est ainsi que l’on supportera mieux un étranger qui appartient à un groupe caractéristique intégré dans la communauté qu’un étranger unique en son genre, qui ne représente que lui-même, ce qui implique des solutions politiques et non simplement individuelles. Du temps de l’Affaire Dreyfus, par exemple, les Juifs étaient beaucoup moins nombreux qu’aujourd’hui. A la limite, un Juif qui parle avec un accent spécifique pose moins problème que celui qui s’efforce d’éviter toute pointe de judéité : qu’est-ce qu’un Juif qui n’offrirait pas un minimum de traits juifs ? Dans le cas du Juif, la question est complexe, étant donné que « Juif » est aussi un signifié très marqué qui ne coïncide pas nécessairement avec la caricature physique du Juif. Ce qui n’est pas plus rassurant pour autant. On voudrait que les Juifs le soient jusqu’au bout des ongles, reconnaissables, identifiables, de la tête aux pieds. Il convient de ne pas oublier que les Juifs allemands, lors de l’arrivée de Hitler, étaient merveilleusement bien intégrés et que c’est précisément ce qu’on leur reprochait; il y avait un problème de seuil. Cette « intégration » était paradoxalement trop parfaite pour être vraiment réussie et supportable. Voilà qui relativise l’intérêt d’une assimilation excessive : le Juif doit s’intégrer en tant que groupe et non en tant qu’individu et en tant que groupe, cette intégration ne saurait être une disparition (débouchant absurdement sur l’extermination, qui est la dissolution par excellence), mais sur une présence suffisamment typée et située. Le fait qu’un groupe maintienne ses caractéristiques n’est pas un droit « à la différence » mais un devoir de lisibilité.

D’où la difficulté pour des Juifs de changer de société, dans la mesure où leur rôle n’est pas nécessairement le même d’un lieu à un autre, d’une époque à une autre. Le juif des pays d’Islam n’est pas le juif de la Chrétienté et l’antisémitisme – ou dit plus sereinement l’attitude à son égard, l’image qu’on en a – n’est pas non plus le même. Le fait que les Juifs Français parlent l’hébreu par exemple ou qu’ils aient la double nationalité ne saurait, tout compte fait, faire problème car, assumant leur différence comme signifiants, ils désamorcent la démarche antisémite qui se nourrit essentiellement d’une différence non assumée et non reconnue. L’Inquisition s’intéressait plus que tout aux Juifs « marranes », aux “nouveaux chrétiens », qui dissimulaient leur judéité. Comme en France, avec le protestantisme, la dualité resurgissait inexorablement. En Espagne, les conversos auront joué le rôle des réformés en France (cf. infra).

Si l’on admet donc la valeur que peut représenter un nouveau sous groupe, offrant une certaine spécificité qui le rend aisément reconnaissable, l’on comprendra que la tâche de la communauté d’accueil sera de lui attribuer un rôle qui lui soit propre, pas nécessairement positif il est vrai mais tout est question d’interprétation. C’est le problème de l’instrumentalisation[6] de l’étranger et de sa différence formelle. L’apparition d’un nouveau groupe peut être l’occasion pour la communauté de repenser ses structures quelque peu figées et d’introduire de nouveaux rouages tant il est vrai que toute réflexion autour des signifiants peut s’avérer féconde, appelle à la créativité.

Le nouveau groupe est comparable, au niveau linguistique, à un nouveau mot, à un nouveau signifiant, il doit trouver sa légitimité en assumant un rôle caractéristique, si bien que sa différence n’apparaîtra plus que comme la condition ou l’expression de son activité distincte, à condition toutefois que le mot ait été adapté pour ne pas détoner dans le paysage, encore faut-il que la société d’accueil ait mis en place des normes applicables à tous les groupes qui la composent, par delà les devoirs de l’impôt et les droits à la protection sociale. Dès lors qu’il aura trouvé sa fonction, le nouveau venu aura sa raison d’être, il sera adopté C’est ainsi que les Juifs ont occupé professionnellement des métiers particuliers. Certains s’en offusquent, mais d’autres notent que les métiers en quelque sorte « réservés » aux Juifs sont devenus de nos jours ceux d’une grande partie de la population travaillant dans le secteur tertiaire.

En d’autres termes, l’existence de groupes préservant leur particularité au sein d’un ensemble commun est susceptible de produire un progrès au niveau des activités se déployant. Il y a là un processus créatif de nouveaux « signifiés ». Telles sont les bases d’une politique pluriethnique qui pourrait conduire à une certaine instrumentalisation des différences, à commencer par la question du masculin/féminin. Entendons par là non pas le fait d’affirmer que tel groupe démontre telle aptitude mais que l’on accorde, arbitrairement, à tel groupe, bien différencié visuellement, tel rôle, dans une sorte de casting. Il suffit d’ouvrir un peu les yeux pour observer que dans la vie de la cité, ceux qui exercent la même fonction sont souvent choisis dans le même groupe ethnique.

Le cas protestant

Il est en outre fort possible qu’une partie de la population que l’on croyait parfaitement intégrée se révèle en porte à faux. Lorsque le courant réformé prit corps en France au XVIe siècle, il conduisit, à plus ou moins long terme, à mettre une partie de la France en opposition avec une autre, d’où les Guerres de Religion au cours desquelles chaque parti fit appel aux armées étrangères, pour aboutir en 1685, sous Louis XIV à la révocation de l’Edit de Nantes qui allait pousser de nombreux protestants à s’expatrier. Si un problème d’émigration se pose, se pose tout autant celui qui tient à l’influence de telle ou telle idéologie sur certains, ce qui remet les beaux équilibres en cause. Entendons par là que l’on ne peut pas empêcher un groupe, inscrit dans une société donnée, d’entretenir des rapports avec des groupes du même type situés dans d’autres sociétés, c’est le phénomène diasporique. Le cas réformé est d’ailleurs remarquable en ce sens qu’il témoigne d’un besoin pour une société de se cliver de l’intérieur, si elle ne le peut par un apport extérieur. On notera en effet que l’émergence du protestantisme pourrait être la contrepartie de l’absence de juifs dans la France de la Renaissance[7].

Les rites de passage

Comment accueillir l’étranger ? Comment lui ménager une entrée dans le monde auquel il exprime le désir d’accéder ? Existe-t-il des procédés miracle pour métamorphoser d’un coup de baguette magique l’étranger en initié ? L’étranger se confronte à la question du temps.

Il est souvent mis en place des processus d’intégration, de « conversion », lesquels ne sont pas forcément exigés de la part de ceux qui sont nés dans le groupe d’accueil. Le cas juif est remarquable : le « converti » se voit demander un bagage religieux pour entrer, alors que le « Juif » de souche n’a pas à se justifier. Rencontre entre nature et culture.

Est-il choquant, comme on l’entend parfois, qu’il y ait deux poids deux mesures ? Il n’en est en fait rien et il apparaît qu’il y a plusieurs façons de se définir comme Juif. Soit, l’on montre que l’on est d’ascendance juive, ce qui s’accompagne presque toujours d’un vécu social diffèrent dès l’enfance soit on fait la preuve que l’on a assimilé un certain savoir judaïque. Mais en tout état de cause, ces points ne constituent qu’une entrée en matière.

Une fois l’étranger admis au sein de la dite communauté, à celle-ci de déterminer ses « conditions », lesquelles ne sont pas nécessairement liées à ce qui sera exigé dans un deuxième temps, lorsqu’il ne s’agira plus d’appartenir formellement mais de « fonctionner » au sein du groupe. Condition nécessaire mais pas suffisante. C’est le passage du signifiant au signifié : nous sommes en présence d’un groupe objectivement défini (signifiant), quel sens allons nous lui conférer (signifié). Dans un cas, nous avons une définition « objective » dans l’autre une définition « subjective ».

L’intégration collective

Il semble bien que la plupart des problèmes sociaux ne sauraient recevoir une solution individuelle, mais exigent un consensus. Tout groupe a le droit de se rénover, de se fixer de nouvelles coutumes, de trouver de nouveaux signifiés pour d’anciens signifiants, selon une formule adaptée de Chènier. Pour l’étranger, l’approche solitaire implique de se joindre à un groupe déjà existant. En revanche, l’approche collective pose des problèmes politiques plus complexes : une communauté qui se distingue par ses pratiques religieuses, par la couleur de sa peau, par sa langue, a au moins le mérite de constituer un phénomène repérable; elle existe comme « signifiant ». La différence de forme rejoint celle de fond. Mais cela ne signifie pas que ces signes distinctifs déterminent stricto sensu le type d’affectation.

On est dans un arbitraire social qu’il faut assumer. La question se pose donc de déterminer la place du dit groupe au sein de la communauté dont il fait partie. Il existe toutes sortes de solutions : parmi les plus banales, il en est une qui consiste à relier tel groupe avec telle région, telle ville, voire tel quartier. Le lien géographique s’associe généralement assez bien avec la spécificité historique. C’est ainsi qu’une partie du XIII° arrondissement est devenue une China Town. Il existe aussi des solutions professionnelles qui attribuent telle activité à telle communauté Dans les sociétés traditionnelles, telle profession était le privilège de telle ethnie. Actuellement, à Paris, les Tunisiens ont acquis un certain monopole sur les épiceries de quartier, faisant ainsi pendant aux grandes surfaces, ils occupent un créneau et le fait que leur communauté en ait plus ou moins le monopole leur permet de mieux s’organiser. On est désormais habitué à ces hommes en blouse bleue qui ont des horaires tardifs de fermeture. Ainsi depuis quelque temps, la sécurité des magasins est-elle le plus souvent confiée à des noirs qui se sont fait raser le crâne. L’âge également, tout comme le sexe, ont souvent servi de signifiants opérationnels. C’est ainsi que le métier de secrétaire est généralement tenu par une femme. Il y a là comme la nostalgie d’une harmonie préétablie, où chaque fonction sociale serait déterminée en quelque sorte par la forme du signifiant. L’égalitarisme – ce qui est diffèrent est pareil – la mère c’est le père etc. – amènerait à créer un divorce entre l’homme et la notion même de signifiant.

Dès lors qu’une communauté existe, sans que l’on sache précisément où elle s’est installée, ni quelles sont ses activités, les rumeurs les plus invraisemblables peuvent courir : l’on croit à un pouvoir occulte, omniprésent. Une assimilation sauvage, rampante, n’est probablement pas la solution. Un signifiant différent implique un signifié spécifique. Il n’y a pas de signifiant qui puisse rester longtemps vierge, dénué de sens. Besoin de croire en une harmonie préétablie. La question en débat est de savoir si un tel casting ethnico-religieux, dès lors qu’il se prolonge – et ce parfois sur des siècles – peut avoir des incidences sur le plan de l’hérédité psychique. Que dire de l’esclavage, des castes ?

Le problème de l’étranger ne se limite nullement aux rapports d’homme à homme, d’autant que le statut d’homme a longtemps été refusé à certains. L’on peut aussi réfléchir sur les animaux dont certains furent « domestiqués », c’est à dire apprivoisés, intégrés dans la « maison ». Inversement, est-ce qu’une catégorie socioprofessionnelle peut adopter une certaine religion, voire constituer un peuple ?

Le cas des animaux dits domestiques – domaine de l’éthologie – nous semble assez éclairant, il montre que l’homme est capable d’accueillir auprès de lui – et vice versa – des être foncièrement différents, pourvu que ceux ci adoptent des comportements bien codifiés.

Les sociétés pluri-ethniques

Il est souvent question de nos jours du problème des sociétés pluriethniques. Il est concevable qu’à l’origine des sociétés organisées, il y ait dû y avoir des problèmes de ce genre et que c’est leur résolution qui a permis de mettre sur pied des sociétés aux structures diversifiées.

En d’autres termes, il apparaît que la présence non pas d’individus isolés – qui constituent d’une certaine façon une plus grave menace pour le groupe – mais de sous-groupes au sein desquels l’individu reste encadré, est féconde, dès lors qu’elle amène la communauté à envisager de nouvelles explorations, à occuper de nouveaux terrains, au sens propre comme au sens figuré, de façon à les attribuer à ces nouveaux venus. Autrement dit, l’émergence d’une population spécifique peut enrichir le tissu socioprofessionnel, c’est aussi la question de ces travaux que certains refusent d’accomplir et qui justifient l’immigration. On pense à l’usure qui justifia l’appel aux juifs.

Mais pour cela, il convient d’être en présence de sociétés « fédérées », c’est à dire n’impliquant ni un nivellement jacobin de leurs membres ni un affaiblissement de tous les écrans entre l’individu et l’Etat. Un certain régionalisme, un certain corporatisme sont nécessaires pour qu’une société pluri-ethnique puisse prospérer, car il importe que cette pluralité culturelle corresponde à une pluralité sociale.

Dès lors qu’un groupe humain n’assume pas ou plus, collectivement, une fonction spécifique au sein de la communauté, elle-même constituée de divers groupes, le risque existe qu’un jour ou l’autre, l’on en vienne à s’interroger sur les raisons de sa présence et aucune réponse globale ne pourra être donnée. Cette crise d’identité peut concerner toute catégorie, par exemple le Troisième Age. La mise à la retraite tient au fait que la personne âgée en tant que telle n’assume plus de rôle spécifique. Dès lors, l’assimilation doit être repensée : il y a une forme d’assimilation qui impliquerait qu’un individu marqué ethniquement, linguistiquement, physiquement prétende ne pas être différent, ce qui est une injure au sens de la cohérence de l’Homme – et l’Homme a du développer, dans son histoire, son discernement – et il y a une autre forme d’assimilation qui consiste à bénéficier d’une place spécifique, réservée à ceux qui ont telles caractéristiques, ne serait-ce que par le jeu du copinage, ce qui se ressemble s’assemblant.

A condition toutefois que ces attributions puissent être renouvelées de temps à autre, car il importe d’éviter qu’un signifiant soit associé indéfiniment avec un signifié. Ce modèle que nous proposons présente quelques avantages: certaines particularités ne sont pas générées par la culture mais intégrées par elle. Entendons par là que dans bien des cas , la différence préexistait mais on lui a donné sens. Une telle approche évite de conférer trop de poids au seul niveau culturel.

On résumera par la formule suivante : ce qui est perçu comme différent doit s’assumer comme tel, ce qui relève au fond d’une certaine idée de la rationalité, à savoir que les différences ne sont pas gratuites: si un feu de signalisation comporte trois couleurs, c’est bien parce que l’on a voulu conférer une fonction à un facteur a priori aléatoire.

Les sociétés du Troisième Millénaire

La société vue par l’étranger est baroque, elle se définit par quelques traits qui n’ont pas forcément de lien logique entre eux, mais qui frappent l’observateur tant il est vrai que la cohérence n’apparaît que dès lors que l’on pénètre dans le tissu le plus fin des choses. Les langues qui se sont trop laissé envahir portent certains stigmates comme dans une ville sans politique d’urbanisme.

Les sociétés de demain ne pourront renoncer à une exigence de cohérence, d’esthétique. La science n’a pas le privilège de la rigueur. Les hommes voudront disposer de langues bien organisées, bien régulées, qui ne soient pas faites de bric et de broc. La poésie, c’est peut-être cela, exiger un mariage harmonieux du signifiant et du signifié. L’individualisme ne saurait remettre en cause la nécessité de grands ensembles.

Mais nous ne pouvons refouler notre exigence ancestrale de clarté , de cohérence, sous prétexte que nous avons honte de notre interpellation de l’étranger. En fait, l’appel à l’immigration correspondrait à un besoin de diversification sociale qu’il faudrait donc envisager du point de vue de l’organisation de la société dans son ensemble. Signe d’échec, le cas échéant, comme peut l’être l’usage d’un mot étranger faute de savoir se contenter du stock existant dans la langue.

Import-Export

Le problème de nombreuses sociétés est de ne pas savoir utiliser leurs « ressources humaines », c’est à dire précisément de ne pas « former » un personnel qualifié, processus aboutissant à de nouvelles différenciations. Les sociétés doivent apprendre à mieux gérer leurs propres ressources sans faire appel à des éléments extérieurs. S’appuyer sur une population homogène, façonnée de la même façon, quitte à lui demander un effort d’adaptation aux nouvelles réalités, nous semble plus fécond que de faire appel à des personnes certes compétentes, mais qui culturellement viennent d’un autre monde. L’adaptation ne sera-t-elle pas dans leur cas encore plus difficile, en fin de compte ?

En revanche, une société peut toujours se lier avec une autre société, c’est ainsi que les annexions et les conquêtes se font. En effet, chaque société constitue un signifiant complet qui peut s’inscrire dans un plan plus vaste, à la limite, à l’échelle de la planète. Au fond, le problème de l’étranger, pris au singulier et non au pluriel, c’est de rester en marge tant de sa société d’origine que de celle d’accueil et il est à craindre qu’il ne joue un rôle perturbateur en ce qu’il a perdu le sens du collectif, du consensus, qu’il a une vision certes lucide mais souvent superficielle des choses.

Assumer les conflits

Pour notre part, il importe d’appréhender l’antisémitisme avec une certaine philosophie, de distinguer, sans amalgame, des attitudes agressives de l’assassinat. Tuer quelqu’un, exterminer, qui plus est, toute une population (génocide), c’est confondre le signifiant et le signifié, c’est à dire confondre la carte et le territoire. Il est absurde de s’attaquer à un signifiant puisqu’en soi il n’est rien sinon à travers le signifié qui lui est affecté. En revanche, il n’y a pas de raison de refuser qu’il y ait des conflits au sein d’une société, des rivalités intestines, des sarcasmes d’un groupe à l’autre. Toute différence génère ce type de phénomène. Toute fonction provoque des réactions, des tensions. Rêver d’une société totalement pacifique, c’est imposer à ses membres de ne pas observer les différences et d’une certaine manière il semblerait que l’homme se définît par sa capacité à discerner, à distinguer, c’est ce qu’il appelle la recherche de la Vérité. Il importe de ne pas bafouer cet instinct en tentant de dissimuler ou de nier ce qui est spécifique tout comme il n’est pas louable de nier devant un enfant la réalité de ce qu’il perçoit ou pressent.

Ce sens de la différence se retourne contre l’étranger qui voudrait porter un masque et il est toujours tentant de vouloir le lui arracher. On ne lui demande pas de dissimuler son étrangeté mais de justifier sa présence par la fonction spécifique qu’il assume au sein de la société considérée. Au demeurant, c’est cette sensibilité à la différence qui, paradoxalement, est garante de la permanence des choses. Si chaque fois qu’un processus disparaissait, du fait de telle ou telle évolution superficielle, l’on n’était pas en mesure d’en retrouver la marque, sous de nouveaux aspects, l’Histoire de l’Humanité semblerait parfaitement inconsistante. A l’Historien de suivre à la trace toutes ces mutations et c’est en cela qu’il est un homme dangereux.

Le dilemme de l’étranger

Au fond, l’étranger doit faire un effort sur lui-même. Sa demande d’intégration s’appuie en effet sur une volonté d’être l’autre, alors qu’on lui demande d’assumer une fonction spécifique. Ce problème de la complémentarité est essentiel et est en contrepoint avec la démarche imitative et répétitive. Il ne s’agit pas de faire comme l’autre mais d’entrer dans sa dynamique.

Or l’étranger est prisonnier d’un fantasme d’imitation – à la limite, il ne veut pas compléter l’autre mais se substituer à lui – et il ne peut qu’être frustré si on lui demande pour prix de son intégration, d’assumer une fonction nouvelle au sein du groupe. Il fait penser à ces jeunes enfants qui ne parviennent pas à s’assumer comme tels et jouent à l’adulte. Dès lors qu’ils se retrouvent en communauté, ils peuvent assumer des valeurs qui leur soient propres.

Là résiderait, en définitive, le noeud du malaise : l’étranger doit accepter d’exprimer sa différence, à condition toutefois qu’elle se situe dans une logique de complémentarité, qu’il trouve ou qu’on lui trouve un créneau original quand bien même celui serait vécu sur un mode jugé négatif, au regard des valeurs de la dite société mais qu’est-ce que le négatif sinon une forme de tabou auquel l’étranger n’a pas à se plier ? Dès lors, sa différence culturelle ou ethnique trouvera sa justification dans la spécificité même de son activité et réciproquement. D’autant que peu à peu, les interdits sont susceptibles de sauter.

Le gage de l’intégration des Juifs dans la société chrétienne médiévale tenait à ce qu’ils occupassent des postes dont personne ne voulait, mais qui avaient tout à fait leur utilité. Inversement, on connaît le shabbes goy, le goy du Shabbat qui accomplissait les tâches interdites le samedi au juif religieux.[8] C’est d’ailleurs le cas de bien des travailleurs émigrés en France. Or, le statut social de ces activités peut fort bien évoluer et s’améliorer avec le temps, comme il peut d’ailleurs se dégrader. C’est à l’étranger de valoriser son rôle social et à en préserver l’acceptabilité rôle qui lui a été imparti non plus en tant qu’étranger mais en tant que nouveau membre.

La dynamique de l’étranger

Si l’on considère la pensée de Karl Marx, l’on observe que celui-ci a voulu conférer un statut particulier au prolétariat, dont il a défini la place spécifique. En l’occurrence, le développement de la conscience de classe revient à instituer comme « ethnie » particulière, un signifiant social objectivement cernable lié à la position par rapport aux moyens de production Une fois ce travail de « dégagement » du dit signifiant effectué, il ne restait plus à l’auteur du Manifeste qu’à lui assigner un destin historique. Au fond, aucune société n’est à l’abri de la mise en évidence de différences jusque là mal perçues ou considérées comme neutres.

Mais la classe ouvrière semble avoir assez tôt préféré conquérir les valeurs des classes dominantes, perdant ainsi sa pertinence comme signifiant, cherchant ainsi à s’approprier l’autre plutôt que d’assumer une vocation originale. Cela tient peut-être au fait que la dite classe, en tant que signifiant, n’était pas assez bien délimitable malgré la pertinence de certains critères conjoncturels.

Peut-être aurait-il été préférable que Marx confiât sa mission salvatrice – donc un signifié – non pas à une catégorie socioprofessionnelle dont la définition restait assez problématique et qui se distinguera de moins en moins avec le temps, mais à un groupe ethniquement et culturellement plus typé et non susceptible de se dissoudre comme signifiant. N’oublions pas que le marxisme reprend à sa manière la problématique d’un « peuple élu » que serait le prolétariat.

En quelque sorte, il convient de distinguer intégration du signifiant qui implique la disparition des traits spécifiques et intégration sociale qui implique le fait d’assumer au sein de la communauté d’accueil un rôle perçu comme nécessaire et indispensable. Ce qui explique notamment pourquoi les Juifs furent longtemps, malgré les épreuves, jugés incontournables par les différents pouvoirs en place en ce qu’ils étaient à la fois distincts tout en s’intégrant relativement bien dans le paysage méditerranéen; on dira que les Juifs sont idéalement adaptés au rôle de l’étranger dans les sociétés occidentales blanches à condition toutefois de ne pas céder à la tentation de l’intégration absolue et définitive, au niveau de leur repérage. Ces derniers avaient à la fois en tant que signifiants des traits assez caractéristiques pour ne pas disparaître en tant que tels, un souci de pérennité et de perpétuation suffisamment bien ancré, et à la fois en tant que signifiés étaient disposés à accepter une activité différente, sachant se rendre utiles, comprenant ainsi que leur intégration impliquait de préserver cette double différence. Chaque différence doit être gérée par les intéressés ou du moins de concert avec eux, c’est le cas par exemple des handicapés.

C’est ainsi que la problématique de l’étranger, à la lumière de ces analyses et de ces modèles, nous apparaît dans toute sa complexité et avec tous ses enjeux. En tant qu’entreprise solitaire, l’aventure nous semble baroque et marginale, en tant que démarche collective, elle relève de l’économie des sociétés, forcément diversifiées, consommatrices de différences fonctionnelles: on distingue bien les objets – une télévision ne ressemble pas à une machine à laver – pourquoi ne le ferait-on pas pour les activités socioprofessionnelles ?

Ce qui amène l’individu à se placer en situation d’étranger, c’est la crise de signifiant de son groupe d’origine, dont les critères d’existence ne parviennent plus à rassembler tous les membres. Dès lors, il se trouve propulsé vers d’autres groupes, au niveau du signifié, sans prendre conscience des obstacles qu’il rencontrera voire des perturbations qu’il provoquera. Les dissidents soviétiques refusaient souvent l’exil parce que, bien qu’en rupture avec le système dominant, ils espéraient toujours pouvoir le faire évoluer, alors que leur intégration dans un autre contexte, aussi excitant soit-il, les aurait littéralement déracinés: leurs revendications n’auraient plus fait sens. Ils acceptaient une détérioration de leur état pourvu qu’ils puissent rester dans une continuité culturelle, qui constitue probablement le « capital » le plus précieux d’un individu.

En fait, l’étranger se heurte au mythe d’une nature humaine universelle qui n’existe au demeurant qu’au niveau le plus primaire du signifiant, dénominateur commun qui se révèle très vite insuffisant. Cette difficulté à distinguer le naturel du culturel expliquerait les échecs de la relation d’étrangeté, pour employer ce terme dans le sens de condition d’être étranger.

Le besoin de distinguer

L’on ne peut pas bafouer allègrement, au nom des bons sentiments, l’instinct qui amène l’homme à ne pas tout confondre et mélanger. Que l’on imagine une société sans mémoire, sans rapprochement entre le passé et le présent, bref sans Histoire ! Dès lors que l’on veut brouiller les pistes, l’on défie cet instinct différenciateur. On peut se demander si le féminisme n’a pas contribué à cet égalitarisme artificiel où tous les chats sont gris.

Cela dit, le problème de la saturation, du seuil de tolérance dépend de chacun face à la capacité à supporter d’admettre comme semblable ce qui est perçu comme différent ou différent ce qui est perçu comme semblable. Ce qui est semblable ne l’est peut-être pas autant qu’on l’imagine dans le premier cas et ce qui est différent ne l’est peut-être pas non plus à ce point. Plus une société est évoluée et plus elle sera en mesure de laisser à ses membres une certaine latitude, plus elle est rigide et plus chacun sera censé rester à sa place et devra éviter toute ambiguïté. Mais lorsque certaines situations dérapent, une réaction est à attendre.

L’étranger et le signifiant

Pour revenir à une formulation « linguistique », l’on dira que la tentation de l’étranger est de rester au niveau du signifiant, faute d’accéder au signifié En effet, dans sa démarche qui est plus ou moins vouée à l’échec en ce qu’elle s’efforce de remplacer un vécu qu’il n’a pas eu par un savoir informulé, l’étranger ne risque-t-il pas de vivre dans un monde de signifiants, de faux semblants ? Il en est de même en psychanalyse lorsque l’impossibilité à vivre le signifié nous amène à rechercher des analogies, des ersatz, qui ne « nourrissent » pas leur homme.

Conclusion

Un double malaise social

Au fond, l’étranger est un emprunteur et sa démarche relève, selon nous, d’un certain malentendu : cela tient à ce qu’une société ne sait pas déterminer des signifiés pour ses membres, c’est à dire qu’elle définit trop rigidement et de façon trop figée les conditions d’appartenance, ce qui amène certains de ses membres à se sentir exclus. Ou bien une société ne parvient pas à attribuer de nouveaux signifiés à certains de ses membres qui refusent une plus grande mobilité et se voit contrainte d’importer des étrangers – on pense à l’importation en Israël de thaïlandais à la place des travailleurs arabes, jugés trop dangereux ou que l’on veut punir en raison du terrorisme – pour assumer des fonctions jugées nécessaires. En définitive, l’étranger se trouve être le fruit d’un double malaise : celui de sa société d’origine et celui de sa société d’accueil.

Au fond, l’étranger doit faire un effort sur lui-même. Sa demande d’intégration s’appuie en effet sur une volonté d’être l’autre alors qu’on lui demande d’assumer une fonction spécifique. Ce problème de la complémentarité est essentiel et est en contre point avec la démarche imitative et répétitive. Il ne s’agit pas de faire comme l’autre mais d’entrer dans sa dynamique socio-économique.

Or l’étranger, on l’a dit, est prisonnier d’un fantasme d’imitation et il ne peut qu’être frustré si on lui demande pour prix de son intégration, d’assumer une fonction nouvelle au sein du groupe. Il fait penser à ces jeunes enfants qui ne parviennent pas à s’assumer comme tels et jouent à l’adulte. Dès lors qu’ils se retrouvent en communauté, ils peuvent gérer des valeurs qui leur soient propres.

L’étranger doit accepter d’exprimer sa différence à condition toutefois qu’elle se situe dans une logique de coopération, de division du travail, qu’il trouve ou qu’on lui trouve un créneau original. Dès lors, sa différence culturelle ou ethnique trouvera sa justification dans la spécificité même de son activité et réciproquement. même si cette représentation s’avérait en fin de compte parfaitement mythique. Le Juif doit assumer une certaine image du Juif pour les autres , il n’a pas à s’y identifier pour autant.

Le gage de l’intégration des Juifs dans la société chrétienne médiévale tenait à ce qu’ils occupassent des postes dont personne ne voulait mais qui avaient tout à fait leur utilité. Or, le statut social de ces activités peut fort bien évoluer et s’améliorer avec le temps, comme il peut d’ailleurs se dégrader. C’est à l’étranger de valoriser son rôle social et à en préserver l’acceptabilité, rôle qui lui a été imparti non plus en tant qu’étranger mais en tant que nouveau membre.

Au fond, les sociétés aiment que leurs rouages tournent. L’homme est fasciné par l’automatisation, par les gestes cent fois répétés et de plus en plus complexes dans leur enchaînement. Or l’étranger arrive avec des automatismes qui n’ont plus cours, obsolètes dont il s’est délesté après tant d’années d’apprentissage. Quel sacrifice ! Mais au fond, n’est ce pas là un fantasme de renaissance ? Mais l’homme a-t-il vraiment la liberté de renaître, de faire table rase ? Ou bien, tout au contraire, n’est-il pas marqué par son passé individuel et collectif ? L’étranger est celui qui veut sortir de sa prison et se démontrer qu’il peut circuler sans entrave. Malheureusement, il y parvient très rarement.

Il est une valeur qu’il est bien difficile de reconnaître et qui pourtant est essentielle: la liberté qu’a un groupe de déterminer son fonctionnement, sa composition. Car nous ne croyons pas beaucoup à la liberté individuelle, nous pensons que l’individu n’existe, ne s’exprime qu’à travers un langage, un code.

L’ennemi d’hier peut être l’ami d’aujourd’hui, les politiques se réservent le droit de changements d’alliances à 180°. Par delà une certaine dose de cynisme, de Realpolitik, il y a l’affirmation d’un certain libre-arbitre qui décide ce qui est et ce qui n’est pas, qui change les règles du jeu si bon lui semble. L’amitié franco-allemande est de cet ordre. La collaboration sous l’Occupation a laissé la place à une autre, considérée comme beaucoup moins scandaleuse. Pour quelles raisons telle remise en cause des situations antérieures est elle tolérée ici et point là ? Là réside le côté discrétionnaire des sociétés humaines ou des sociétés d’Etats – O.N.U. – qui ont souvent deux poids deux mesures.

Revenons à la question juive. Nous pensons que les Juifs peuvent constituer une soupape de sécurité. Leur Histoire nous enseigne à quel point ils furent tour à tour appelés, rejetés, à nouveau rappelés par telle ou telle puissance. Les Juifs constitueraient alors un élément de mobilité – bouc émissaire – qui empêcherait aux sociétés de se bloquer. Car il suffit qu’un facteur puisse être modifié – par quelque purge – pour créer une réaction sociale en chaîne.

On veut simplement rappeler que l’étranger peut à la fois entrer et sortir. Il y a des moments où sa venue est fécondante et d’autres où son départ peut l’être tout autant. L’étranger incarnerait alors une dynamique spécifique qu’il ne devrait pas réfréner au nom d’un besoin d’ancrage, d’un légalisme égalitaire. Mais où irait-il au cas où il ne pourrait revenir dans son pays d’origine ? Mais cela pourrait être réglé au niveau des droits de l’homme: un droit de partir et de revenir. Sinon, c’est alors précisément qu’il perdrait de sa légitimité. Ce qui fait problème, c’est le refus de la dialectique, c’est le processus à sens unique, c’est là qu’il y a sclérose.

Etre étranger ne serait en définitive qu’un processus périodique[9]: il est le fait de l’émigration mais aussi de l’invasion. Les Français occupant l’Europe sous Napoléon étaient des étrangers comme les allemands pendant la Seconde Guerre mondiale ou les soviétiques avant la chute du mur de Berlin. Ce n’est pas par hasard que ces rencontres ont lieu, qui relèvent parfois de la promiscuité, du blasphème, il y a un besoin des sociétés de se mêler, de dissoudre leurs clivages, leurs cloisonnements ou de les tolérer sans plus leur accorder, au nom de la laïcité, qu’une signification folklorique. Mais ce besoin est provisoire. Comme dit l’Ecclésiaste, il y a un temps pour chaque chose. Il y a un temps de l’étranger. Mais cela n’est/a qu’un temps ?

J. H.

 

 

Bibliographie:

Louis Jean Calvet, Linguistique et Colonialisme, Paris, Ed Payot, 1977, Reed. 1988

R. Etiemble Parlez vous franglais. Paris, Gallimard, 1973

G. Friedman, Fin du peuple juif ?, Paris, Gallimard.

J. Halbronn, Le milieu astrologique, ses structures et ses membres, DESS, Paris VIII. 1995, sous la direction d’Y. Lecerf.

J. Halbronn, Le texte prophétique en France, formation et fortune. Thèse d’Etat. Université Paris X, 1999.

J. Halbronn, Le monde juif et l’astrologie, Milan, Arché, 1985.

J. Halbronn, Altérités. Trois essais, Toulouse, site de la FALAP, Lierre et Coudrier, 2000

J. Halbronn, Linguistique de l’erreur et épistémologie populaire, Inédit, 1987

J. Halbronn, Langue et culture. Essai de description critique du système du français à la lumière des relations interlinguistiques, Inédit, 1989.

J. Halbronn, “Créativité de l’erreur” in Collectif Eloges de la souffrance, de l’erreur et du péché (avec A. Kieser et A. Rose), Paris, Le Lierre et le Coudrier.

J. Halbronn, La Tour de Babel. Entretiens avec Socrate. A paraître

Julia Kristeva, Etrangers à nous mêmes, Paris, Ed Fayard, 1988

Yves Lecerf et Edouard Parker, L’Affaire Tchernobyl La guerre des rumeurs, Paris Presses Universitaires de France 1987 et Les dictatures d’intelligentsia, Paris, Presses Universitaires de France, 1987

Jean Paul Sartre, Réflexions sur la question juive, Paris, Gallimard

Tzvetan Todorov, Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Le Seuil, 1989


[1] – Une partie de ce texte est déjà parue dans les Cahiers Conscience de, Ed Lierre & Coudrier, 1990.

[2] – Il a dirigé jusqu’à sa mort, en 1995, un Laboratoire d’ethno-méthodologie à Paris VIII, Paris VIII.

[3] – Dans notre « Eloge de l’Erreur », in Eloges, avec A. Rose et A. Kieser, Paris, Le Lierre et le Coudrier, 1990, nous avions pareillement regretté l’absence de dérivés du terme « erreur ».

[4] – Voir notre « Eloge des automatismes », in Eloges, op. Cit. Voir bibliographie in fine.

[5] – J. Halbronn a tenté une expérience d’émigration en Israël en 1968-69.

[6] – Dans Histoire de l’Astrologie (Paris 1986) et dans « Les astronomes disqualifiés »(art in revue Le lierre et le coudrier) nous n’avions pas assez insisté sur la gestion des différences et leur mise en rapport avec des fonctions. Voir aussi notre étude en postface aux Personnalités Planétaires de M. Gauquelin, Paris, Ed. Trédaniel, 1992.

[7] – Les juifs en ont été expulsés sous le règne de Charles VI, à la fin du XIVe siècle.

[8] – Voir nos articles in Cahiers du Centre d’Etude et de Recherche sur l’Identité Juive, CERIJ, Paris, Ed. Grande Conjonction, 1991-2000, notamment nos articles sur “judéité et féminité”, 1998.

[9] – Cette cyclicité est selon nous liée à un processus cosmique. Mais ceci est une autre histoire !

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