15 juillet 2017 ~ 0 Commentaire

Jacques Halbronn L’influence de Pierre Boaistuau sur la diffusion de l’Histoire de Roméo et Juliette en Angleterre

 

L’influence de Pierre Boaistuau sur la diffusion de l’Histoire de Roméo et Juliette en Angleterre,

dans la seconde moitié du XVIe siècle.

par  Jacques  Halbronn

 

De nombreuses recherches touchent à la question des sources de la tragédie de William Shakespeare, Romeo and Juliet (sic). Nous avons voulu reprendre le sujet à nouveaux frais en appliquant des méthodes et des grilles qui sont les nôtres.

Plusieurs se croisent: celle des emprunts de l’anglais au français et plus largement celle de la francomanie anglaise,  celle des recueils de pièces, celle des traductions, celle de la versification,

Le corpus de pièces dont on se servira est le suivant

la pièce de Shakespeare

Le texte français  de Boaistuau

Le texte anglais de Brooke

Le texte anglais du recueil de Painter

Le texte italien de Bandello

 

Il conviendra de déterminer à quels textes Shakespeare a eu accès directement, étant entendu que tous ces textes offrent de nombreuses similitudes de forme et de fond entre eux.

Nous prendrons pour référence une partie de la scène V du premier acte du drame de Shakespeare où  juliette apprend l’identité de  cet homme dont elle est tombée amoureus.

Nous nous en tiendrons à un point apparemment anecdotique mais qui nous servira à départager les candidats. Est-ce que Juliette exprime son désir d’épouser Roméo. C’ »est le cas des textes de Bandello, de Boaistuau et de Painter mais cela n’est pas  exposé chez Brooke, ni alors que cela est évoqué chez Shakespeare.

Le lien avec Brooke (The tragical Historye of Romeus and Juliet written  first in  Italian by Bandell and nowe in English by Art. Br. 1562) est renforcé par le fait que ce sont les noms choisis par Brooke qui sonr reprise par Shakespeare à l’exception toutefois de celui de Roméo que Brooke appelle Romeus. Capulet et Montaigu sont des inventions poétiques d’Arthur Brook , car chez Painter, on trouve les noms figurant chez le français Boaistuau, le texte de Painter étant littéralement un calque du français.

Un autre critère concerne la fin du texte. Chez Boaistuau (Histoires tragiques extraites des œuvres italiennes de Bandel et mises en langue française ou ,XVIII Histoires Extraordinaires des œuvres italiennes de  Bandel et mises en langue  française  par Pierre Boaistuau et François de Belleforest  Lyon 1559 et 1578) , cela se termine comme chez Painter par l’énoncé « Roméo et Juliette » alors que chez Brooke et Shakespeare, l’énoncé est inversé, ce qui donne Juliette et « son » Roméo (son  chevalier Roméo, chez Brooke)

On s’interroge donc sur la source de cette formulation qui ne se retrouve pas dans les textes italiens. Il semble qu’il faille la chercher chez Boaistuau( G. H. Moore Le rôle de Boaistuau dans le développement de la légende de Roméo et de Juliette  Revue de littérature comparée comp. IX  1929) tout comme d’ailleurs le nom de Roméo qu’utilisera Shakespeare..

Un autre aspect qui nous intéresse et que nous avons déjà abordé dans le cadre d’un DEA (Lille III, 1981) consacré à la traduction anglaise du traité astrologique d’Auger Ferrier (lequel traité avait fait l’objet de critiques de la part de Jean Bodin), est celui du nombre de termes anglais correspondant quasi littéralement  aux termes français. Quand on lit Roméo and Juliet, l’on ne peut s’empêcher d’être tenté de classer Shakespeare dans le cadre de la francophonie.

Certains historiens du shakespearisme insistent sur la dette de Shakespeare envers  Arthur Brooke mais en réalité,  le texte source est bien selon nous celui de Boaistuau accomodé à la sauce anglaise par  Brooke. Selon nous, la source lexicale, c’est à dire celle qui fournit les mots qui seront repris d’un auteur à un autre est bel et bien française, ce qu’une étude comparative des textes met en évidence. Il est presque possible de reconstituer le texte français à partir du texte anglais qui en est issu.  Cela dit, la pièce qui figure chez Boaistuau fait partie elle même d’un recueil,  intitulé Histoire Tragiques comme d’ailleurs la Nouvelle  qui figure chez Banello.

 

Boaistuau

Sommaire de la troisiéme histoire.

Je m’asseure que ceux qui mesurent la grandeur des oeuvres de Dieu sleon la capacité de leur rude entendement (…) Ceux qui ont leu en Pline, Valére, Plutarque et plusieurs autres  que anciennement  il s’est trouvé un grand nombre  d’hommes et de femmes  (…)L’un des Montesches  qui se nommoit Rhomeo (…) se délibéra de s’en aller de Vérone pour experimenter si en changeant de lieu, il pourroit changer d’affectiion »

.

Painter traduit ce sommaire de Boaistuau sans se rendre compte que cela ne fait pas

partie du texte italien de Bandello, dont il n’ a d’ailleurs probablement même pas

connaissance.:

Romeo and Julietta
The goodly history of the true and constant love between Romeo and
Julietta, the one of whom died of poison, and the other of sorrow and
heaviness: wherein be comprised many adventures of love, and other devices
touching the same.
I am sure that they which measure the greatness of God’s works according to
the capacity of their rude and simple understanding, will not lightly adhibit
[admit] credit unto this history, so well for the variety of strange accidents
which be therein described, as for the novelty of so rare and perfect amity.
But they that have read Pliny, Valerius Maximus, Plutarch and divers other
writers, do find that in old time a great number of men and women (..)

 

Painter »

the old gentlewoman told the name of the houses whereof they came. Then she asked her again, what young gentleman that was which holdeth the visard in his hand, with the damask cloak about him. “It is,” quoth she, “Romeo Montesche, the son of your father’s capital enemy and deadly foe to all your kin.” But the maiden at the only name of Montesche was altogether amazed, despairing forever to attain to husband (épouser en français) her great affectioned friend Romeo, for the ancient hatreds between those two families.

 

 

Boaiostuau

Elle l’interrogea  (une  vieille dame d’honneur) derechef, qui est ce jeune  qui tienr un masque en sa main (..) C’est, dit-elle, Rhomeo, fils du capital ennemy  de vostre père (..) mais la pucelle  au seul nom de Montesche  demeura toute confuse ; desesperant  de pouvoir avoir pour époux  son tant affectionné Rhoméo »

 

 

So she him named yet once again, the young and wily dame. « 

And tell me, who is he with visor in his hand,

That yonder doth in masking weed beside the window stand? »

« His name is Romeus, » said she, « a Montague,

Whose father’s pride first stirred the strife which both your

households rue.

« The word of Montague her joys did overthrow

And straight instead of happy hope, despair began to grow.

« What hap have I, » quoth she, « to love my father’s foe?

What, am I weary of my weal? What, do I wish my woe? »

18
content, and chooseth still to serve,

Though hap should swear that guerdonless the wretched wight should
sterve.

The lot of Tantalus is, Romeus, like to thine;
340
For want of food amid his food, the miser still doth pine.
As careful was the maid what way were best devise

To learn his name, that entertained her in so gentle wise,

Comparons avec les traductions ftrançaise de Bandello et de Da Porto, toutes deux se référent à l’époux espéré! Jukliette nous apparait comme une obsédée du mariage

Henry Cochin  1879

Elle jugea en son coeur qu’elle serait toujours heureuse si elle  le prenait pour époux » (p. 19)  Da Porto

Michel Arnaud  1947 Bandello

« Au nom de Montecchio,  la jeune fille  (…) déséspéra de pouvoir jamais obtentir Roméo pour époux » (p. 36)

 

p 52-53 Al cognome del Montecchio rimasse mezza  scordita la giovane , disperando ottenr per

sposo  (son époux  en  français) il suo Romeo per la nemichevol gara che era tra le due famiglie

trad Boaistuau

Au seul nom de Montesche demeura toute confuse; desêspérant du tout pouvoir avoir pour espoux son tant affectionné Roméo  pour les anciennes inimitiez d’entre les deux  familles

 

Un autre élément également présent dans la même scène V du premier acte  concerne la mention du lait se sa nourrice:

Texte de Brooke qui fait rimer  milk (lait) et silk (soie)

Of whom her heart received so deep, so wide a wound.
An ancient dame she called to her, and in her ear ‘gan round.
This old dame in her youth had nursed her with her milk,
With slender needle taught her sew, and how to spin with silk.
 »What twain are those, » quoth she, « which press unto the door,
Whose pages in their hand do bear two torches light before? »
And then as each of them had of his household name,
350
So she him named yet once again, the young and wily dame.
 »
And tell me, who is he with visor in his hand,

That yonder doth in masking weed beside the window stand? »

« His name is Romeus, » said she, « a Montague,
Boaiituau
Juliette  ’appella une vieille dame d’honneur  »qui l’avait  nourrie   & eslevée dans son  lait »
Cette mention du lait ne figure pas dans les textes italiens, c’est donc un apport du traducteur français qui n’a d’ailleurs pas été repris par Shakespeare alors qu’il se trouve on l’a vu  chez Brooke.
Mais Painter, lui, ne mentionne pas cette question du lait, ce qui montre bien que Brooke n’a pas produit son texte à partir de Painter -même si la question des dates pouvait s’expliquer par la circulation d’un manuscrit avant publication,  Pour connaitre cette référence au lait, Brooke a du passer par  le français de Boaistuau.
Painter: pas de mention du lait

Julietta, covetous on the other side, to know what young gentleman he was which had so courteously entertained her that night, and of whom she felt the new wound in her heart, called an old gentlewoman of honour which had nursed her and brought her up, unto whom she said leaning upon her shoulder: “Mother, what two young gentlemen be they which first go forth with the two torches before them?” Unto whom the old gentlewoman told the name of the houses whereof they came. Then she asked her again, what young gentleman that was which holdeth the visard in his hand, with the damask cloak about him. “It is,” quoth she, “Romeo Montesche, the son of your father’s capital enemy and deadly foe to all your kin.” But the maiden at the only name of Montesche was altogether amazed, despairing forever to attain to husband her great affectioned friend Romeo, for the ancient hatreds between those two families.

versions italiennes:

La sfortunata morte di due infelicissimi amanti che l’uno du veneno et l’altro  di dolore morirono, con varii accidenti ( cf  Giulia e Romeo texte introduit par  M Daria Perocco, Venise, 1993)

que Boaistuau rend par venin et tristesse.

« La buona vecchia » de Matteo Bandello  devient chez Boaistuau qui brode:   »une vieille dame d’honneur  qui l’avait nourrie  & eslevée de son laict ».  Et c’est bien cette version sur le mode « nourrice »  qui va prévaloir^même chez Painter,,lequel en fait une  « nurse »  (en tout cas une nourrice « nursed) mais sans se référer pour autant à son lait  C’est bien Boaistuau qui aura

imposé le personnage de la « nurse » chez Shakespeare, lequel n’existe pas chez Bandello;

JULIET Come hither, nurse. What is yond gentleman?

NURSE The son and heir of old Tiberio.

JULIET What’s he that now is going out of door?

NURSE Marry, that, I think, be young Petrucio.

JULIET What’s he that follows there, that would not dance?

NURSE I know not.

Quant à Da Porto, il n’avait pas mis en scène dans sa nouvelle «  Romeo e Giuletta » cette intervention de la « vieille dame d’honneur »dont traite Bandello. Mais bien entendu, Giuletta n’en est pas moins  au courant de cet amour rendu impossible de par l’inimitié de leurs familles.

Force est de constater in finé que les traductions de Brook et de Painter ne sont liées entre elles que par l’existence d’un même intertexte. Selon nous Brooke se sera servi directement de la traduction française de Boaistuau sans passer par le recueil de Painter paru ultérieurement, même  si l’on sait que Painter mit un certain temps avant de publier le dit recueil d’abord intitulé the City of Civility avant de prendre celui de Palace of Pleasures. Painter, lui aussi aura utilisé le français de Boaistuau mais de façon paralléle. La raison pour laquelle nous excluons une influence de Painter sur Brooke tient au fait que Painter ne mentionne pas que la nourrice de Juliette -qui va lui révéler le nom de Roméo -lui a donné le sein alors que ce détail figure chez Bandello comme chez Boaistuau. Painter conserve les noms donnés par Boaistuau,

Montesche et Capelet, alors que Brooke propose des variantes qui seront adoptées par Shakespeare, ce qui là encore semble devoir exclue Painter de la « chaîne » de transmission à partir de Bandello jusqu’à Shakespeare.  Nous dirons donc que l’influence du français de Boaistuau sur Shakespeare aura été déterminante, même si elle est passée par le filtre versifiant  de Brooke. On y retrouve notamment le nom de l’héroine, Juliette- soit la  francisation de Iulietta rendue par Brooke en Juliet et repris de la sorte par Shakespeare alors que

Painter préfére  Julietta, se montrant ainsi plus exigeant que Shakespeare au regard du

contexte Italien. Le seul point qui nous laisse perplexe tient au  fait que Shakespeare air

adopté le nom de Roméo alors que Brooke avait proposé Romeus, Boaistuau ayant rendu

Roméo par un « Rhomeo ». Cela peut signifier que Shakespeare a pu consulter directement

la traduction française de Boaistuau,à moins de supposer évidemment, ce qui nous semble

assez improbable, qu’il ait été lire l’italien de Bandello!

NOus avons un indice qui nous montre en effet que Shakespeare a du lire Boaistuau, c’est

la scène de la révélation du nom de Roméo, fils de l’ennemi « capital » de sa famille:

NURSE

I don’t know his name.
135 JULIET

Go ask his name.—If he be married.
My grave is like to be my wedding bed.
JULIET

Go ask. (the nurse leaves) If he’s married, I think I’ll die rather than marry anyone else.
NURSE

His name is Romeo, and a Montague,
The only son of your great enemy.
NURSE

(returning) His name is Romeo. He’s a Montague. He’s the only son of your worst enemy.
140 JULIET

(aside) My only love sprung from my only hate!
Too early seen unknown, and known too late!
Prodigious birth of love it is to me,
That I must love a loathèd enemy.
JULIET

(to herself) The only man I love is the son of the only man I hate! I saw him too early without knowing who he was, and I found out who he was too late! Love is a monster for making me fall in love with my worst enemy.

On voit que l’idée de mariage figure également dans la scène V du premier Acte quand

Juliette déclare avant même de connaitre le nom de Romo

«  If he’s married, I think I’ll die rather than marry anyone else »

S’il est marié, je pense que je mourrais plutôt que d’épouser quelqu’un d’autre..

Cela ne figure certes  pas exactement à la même place  que dans les autres occurrences, mais

Shakespeare semble donc bien avoir capté cette idée de mariage, laquelle aura

totalement échappé à Brooke à moins qu’il ne l’ait délibérément  refoulée. On sera peut

être surpris par nos « démonstrations » autour de la question du « lait de la nourrice » et de

l’idée de mariage si ancrée dans l’esprit de Juliette, dans les deux cas,  éléments

empruntés à une seule et même scène de la pièce de Shakespeare.

 

 

NB  Les différents textes dont on se sert ont été numérisés et on les trouve aisément sur

Internet.

 

 

jHb

20  07 17

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