21 novembre 2017 ~ 0 Commentaire

Nathalie Heinrich Sociologie des élites

La notion d’élite fait partie de ces questions à la fois centrales pour les sciences sociales et très délicates à utiliser, tant leur définition est sujette à variations, à discussions, à désaccords. Nous allons essayer, en un premier temps, de comprendre les raisons de ces difficultés ; en un deuxième temps, d’exposer les deux principales définitions de l’élite mises en œuvre par les spécialistes ; en un troisième temps, de proposer une définition plus satisfaisante ; et enfin, de montrer comment cette nouvelle approche permet un regard plus cohérent et plus complet sur l’évolution de l’élite dans la société française post-révolutionnaire.

Politique et normativité

2La problématique de l’élite est intrinsèquement liée à l’avènement du régime démocratique. En effet, il est probable que, globalement (sous réserve des indispensables nuances que nous introduirons plus loin), elle ne posait guère problème sous l’Ancien Régime, étant donné la prépondérance historique de la noblesse. Celle-ci avait pour elle, d’une part, le caractère largement héréditaire, donc relativement stabilisé, de ses critères d’accès et, d’autre part, l’association en une même catégorie de ces différents types de ressources que sont le prestige, le pouvoir et la fortune – même si ces ressources étaient inégalement distribuées à l’intérieur de la catégorie, et même si pouvoir et fortune avaient commencé à se partager avec certaines fractions de la bourgeoisie. Après la Révolution et l’abolition des privilèges, la distribution quasi automatique des conditions en fonction de l’appartenance à une catégorie de naissance tend à se défaire, au profit d’une individualisation des positions, qui rend possible la substitution ou, du moins, la superposition de la promotion individuelle, par la compétence et le talent, à l’héritage du nom et des biens, par la naissance. Dès lors la notion d’excellence sociale ne peut que se brouiller, tandis qu’apparaît une double interrogation, portant à la fois sur la nature de l’élite (c’est-à-dire, concrètement, ses critères d’accès) et sur sa justification – interrogation dont on peut suggérer qu’elle est l’un des facteurs fondamentaux de l’émergence, dans le courant du XIXe siècle, de la sociologie et de la science politique, comme en témoigne notamment l’œuvre de Tocqueville [1][1]  En particulier De la démocratie en Amérique (1835….
3La question de l’élite est donc ancrée dans des tensions politiques et éthiques fondamentales, beaucoup plus que dans des problématiques savantes : tout un chacun peut ressentir une ambivalence à l’égard de l’ « élite », entre admiration et critique, identification et envie, valorisation de l’excellence et principe d’égalité [2][2]  « De fait, Le Petit Robert est ici le reflet des conceptions…. Voilà qui contribue largement à expliquer la forte normativité dans laquelle cette notion est plongée, non seulement par les acteurs eux-mêmes dans leurs discussions passionnées sur l’appartenance de tel ou tel à l’ « élite », mais aussi des chercheurs dans leurs débats théoriques sur la définition qu’il convient de donner à ce terme. Cette normativité est sensible dès le niveau sémantique, avec les connotations très marquées qui affectent ce terme. Le mot « élite » en effet possède d’emblée une connotation positive, qui devient ambivalente avec l’adjectif « élitaire », et franchement négative avec l’adjectif « élitiste ».
4Cette double normativité, positive et négative, se retrouve dans les positions adoptées par la plupart des auteurs qui se sont exprimés sur la question. Il n’est pas difficile en effet de les distribuer entre ceux qui cherchent à justifier la supériorité hiérarchique de certains membres de la société, et ceux qui cherchent à l’invalider en montrant qu’elle est arbitraire. Un simple regard sur l’article « élite » de l’Encyclopaedia Universalis le confirme : « R. Aron a exposé une conception analogue dans laquelle il souligne que la pluralité et la diversité des élites dans les sociétés démocratiques constituent une garantie contre la domination de la société par une élite unique. C. Wright Mills a défendu une thèse opposée. » Et cette normativité imprègne aussi, un cran au-dessus, les considérations sur l’existence même du phénomène et non plus seulement sur ses définitions savantes : ainsi, toujours selon la même encyclopédie, « Mannheim, après avoir critiqué les théories de l’élite, en arrive à admettre que les élites sont nécessaires, mais il prétend que cela n’est pas incompatible avec la démocratie ».
5La normativité ou, en d’autres termes, l’imprégnation du discours par le jugement de valeur est le registre discursif normal des acteurs en situation ordinaire ou, du moins, en situation de controverse. La rupture avec ce registre marque, selon Max Weber, la spécificité du discours « savant » par opposition au « politique », avec l’impératif de « neutralité axiologique » [3][3]  Cf. M. Weber, Le savant et le politique [1919], Paris,…. L’on pourrait ainsi dessiner l’éventail des problématiques des sciences sociales en fonction de leur proximité avec les controverses de sens commun, mesurée par leur usage du registre normatif : éventail dans lequel la question de l’élite serait évidemment au plus près du pôle « hétéronome », celui qui manifeste la dépendance de la problématique savante à l’égard des jugements ordinaires – et au plus loin donc du pôle « autonomisé » [4][4]  Cette problématique de l’autonomisation est empruntée…. Autrement dit, la normativité du savant à l’égard de cette problématique redouble celle des acteurs eux-mêmes, pris dans une tension permanente entre justification et critique de l’élite – tension qui, nous allons le voir, perdure à l’intérieur même de l’évolution historique de cette catégorie et/ou de cette catégorisation.
6En effet, deux conceptions n’ont cessé de s’affronter à son propos : une conception naturaliste, qui insiste sur l’authenticité et les fondements naturels de l’élite, quelle qu’en soit la définition ; et une conception conventionnaliste, qui insiste au contraire sur son caractère arbitraire, relatif ou, dans les termes actuels, « socialement construit ». Il est à peine besoin de préciser que la première conception vient appuyer une normativité positive (justification de l’élite), tandis que la seconde étaye une normativité négative (critique de l’élite). Ainsi, pour fonder en valeur ce fait qu’est l’existence de catégories sociales sélectionnées, il faut pouvoir considérer « que l’élite la plus authentique ne dépend ni du pedigree, ni de la fortune ni même du prestige qui, isolément ou combinés, ont de tout temps, mieux que l’excellence la mieux établie, défini l’élite d’un pays », comme le remarque l’auteur d’un utile recueil de contributions d’historiens [5][5]  Guy Chaussinand-Nogaret (éd.), Histoire des élites…. À l’inverse, on peut délégitimer ce fait en mettant en évidence soit sa relativité (« Ces supériorités, souvent conventionnelles, ne sont pas fixes mais fluctuantes, et leur valeur est celle que l’opinion leur reconnaît » (p. 12)), soit sa collusion avec une forme de domination (« Les élites, quelle que soit leur nature, et qu’elles soient fondées sur la naissance, le savoir ou l’argent, ressemblent toujours plus ou moins à une conspiration de puissants » (p. 13)).
7On reconnaît là la classique tension entre la justification par la naturalisation et la dénonciation par la dénaturalisation : dénonciation opérée, de l’intérieur des sciences sociales et humaines, par les grands auteurs critiques, de Karl Marx à Roland Barthes et Pierre Bourdieu. Leur défaut cependant est de ne pas apercevoir le point aveugle de leur propre position, à savoir que cette entreprise de dénaturalisation procède de la même normativité – mais renversée négativement – que celle des « idéologues » qu’ils stigmatisent, leur interdisant ainsi de comprendre la logique des positions en question [6][6]  Ce point de vue a été développé dans N. Heinich, Ce….
8Notre propos, on l’aura compris, est de sortir de cette tension, en s’abstenant d’intervenir dans la controverse – l’élite comme phénomène naturel ou inévitable, donc justifiable, ou l’élite comme phénomène socialement construit ou arbitraire, donc critiquable – afin de comprendre les valeurs qui la sous-tendent, ainsi que les opérations argumentatives qui en découlent. Pour cela, il faut laisser de côté la question des fondements ou de la genèse de l’élite, pour s’intéresser aux raisons mêmes pour lesquelles cette question pose problème aux acteurs, et à la façon dont les chercheurs ont tenté de la résoudre. Cela n’empêchera d’ailleurs pas, nous le verrons, de construire une définition opératoire de l’élite, qui intègre les conceptions que s’en font les acteurs, mais à titre d’objet et non plus de support de l’analyse. Comme le dit si bien le spécialiste qui a pu mesurer toute la charge normative de ce thème, on ne doit l’aborder qu’avec « un seul souci : décrire, comprendre, expliquer » [7][7]  G. Chaussinand-Nogaret, op. cit., introduction, p….

Monisme vs pluralisme

9Les historiens des sciences sociales ont repéré deux grandes conceptions de l’élite : moniste et pluraliste. La première considère l’élite de façon plutôt restrictive, en l’assimilant à la « catégorie dominante », c’est-à-dire en privilégiant le critère du pouvoir. Comme le souligne l’Encyclopaedia Universalis, « les élites qui ont été le plus sérieusement étudiées sont celles qui relèvent du domaine de la politique, de l’administration et des affaires » [8][8]  Parmi les nombreuses applications de ce type d’approche,…. Les principaux auteurs adeptes de cette conception moniste vont de Marx à Pareto (avec, chez celui-ci, une ambiguïté sur laquelle nous reviendrons), Wright Mills et Bourdieu. Chez celui-ci toutefois, la notion de pouvoir se trouve élargie au-delà de sa sphère traditionnelle – politique, financière, administrative – pour englober tous les effets de domination, y compris par la culture ou le titre scolaire, habituellement dissimulés comme tels par l’ « idéologie charismatique », autrement dit « la légitimation de leurs privilèges culturels qui sont ainsi transmués d’héritage social en grâce individuelle ou en mérite personnel » [9][9]  P. Bourdieu, Le racisme de l’intelligence, in Questions…. On ne s’étonnera pas que la conception moniste soit plus répandue chez les politologues – critère du pouvoir oblige – et chez les sociologues critiques. En effet, soulignent Raymond Boudon et François Bourricaud, « comme les valeurs appartiennent, non à l’ordre de la nature, mais à celui de la culture, la tentation est grande d’y voir le produit d’un » arbitraire « et de voir dans l’existence d’une classe dominante le fondement de cet arbitraire » [10][10]  R. Boudon, F. Bourricaud (éd.), article « Élite(s) »,….
10Laissant ici de côté la dimension politique de cette conception moniste, qui ne relève pas d’une problématique de recherche, nous pouvons souligner en quoi cette conception est vulnérable à la critique instrumentale ou technique du chercheur amené à étudier le monde social. Tout d’abord, elle ne permet pas de prendre en compte la force propre du prestige, indissociable de la notion d’élite ; car même si l’on analyse le prestige, ainsi que le fait Bourdieu, comme une forme de « violence symbolique » permettant aux dominés de participer à leur propre domination, il n’en reste pas moins qu’il n’est pas réductible à l’exercice du pouvoir militaire, politique, financier ou administratif : sauf à ne rien comprendre, précisément, à ce qui fait sa force pour les acteurs, et à passer par exemple à côté des tensions qui caractérisent toute la société française du XIXe siècle, avec une aristocratie sans plus guère de ressources mais ayant conservé voire accru une part de son prestige, et une bourgeoisie de plus en plus puissante mais fort peu idéalisée.
11Les insuffisances de la conception moniste apparaissent également lorsqu’on s’intéresse à la société contemporaine, marquée par une remarquable diversification des critères d’excellence. On le voit par exemple dans le passage du « Bottin mondain », axé sur les critères d’excellence développés dans le courant du XIXe siècle, au Who’s Who français inauguré en 1953 (la première édition anglaise datant de 1848, et la première américaine de 1898), qui utilise un triple critère de position, de réputation et de décision [11][11]  Cf. Olgierd Lewandowski, Différenciation et mécanismes…. Il est clair que la réduction de l’élite à une « classe dirigeante » oblige, si l’on veut sauver l’utilité empirique de la catégorie comme instrument de description, à étendre considérablement et la notion de « pouvoir », pour tenir compte de la multiplicité des critères de sélection, et la notion de « classe », pour tenir compte de l’hétérogénéité des individus susceptibles d’appartenir à l’ « élite » alors même qu’ils n’ont pas forcément les mêmes ressources, les mêmes intérêts ni le même mode de vie.
12À cette conception moniste, maints spécialistes ont donc choisi de substituer une conception pluraliste, en vertu de laquelle l’élite perd de son caractère substantiel pour devenir, si l’on peut dire, une « saillance » à l’intérieur de différentes catégories sociales. Dans cette perspective, il existe une pluralité d’élites, chacune étant relative au milieu ou à la catégorie considérée : l’élite des avocats, l’élite des hommes d’affaires, l’élite des fonctionnaires, etc. Voilà qui permet d’ouvrir considérablement les critères, et de considérer – comme le font bien souvent les acteurs eux-mêmes – que des vedettes de la chanson ou des sportifs font partie de l’élite au même titre que des hommes politiques ou des grands entrepreneurs, même si les premiers règnent par leur prestige ou leur influence et non, comme les seconds, par leur pouvoir.
13Le premier – chronologiquement – des auteurs « pluralistes » est aussi le plus ambigu, car il a soutenu également la conception moniste. Pour Vilfredo Pareto en effet, « il existe ainsi à la fois une élite dirigeante au singulier et des élites non dirigeantes au pluriel » [12][12]  R. Boudon, F. Bourricaud, op. cit., p. 213. Cf. Vilfredo…. Ou, plus exactement, sa conception est pluraliste en théorie et moniste en pratique, puisqu’il définit « les » élites dans leur pluralité tout en concentrant son analyse sur la seule dimension du pouvoir [13][13]  « Pareto prend d’abord le sens courant du terme “élite”…. Plus nettement pluraliste en revanche est la position de Talcott Parsons, dont le fonctionnalisme illustre parfaitement les fondements normatifs du pluralisme mais, cette fois-ci, dans une perspective justificatrice et non plus critique : en effet, « les quatre fonctions de la théorie parsonienne déterminent quatre types d’élites dont la collaboration assure le pilotage des systèmes sociaux » [14][14]  R. Boudon, F. Bourricaud, op. cit., p. 219.. Enfin, Raymond Aron s’inscrit dans cette même tradition à la fois normative et justificatrice, en liant la pluralité des élites non plus au fonctionnement général de la société mais à son fonctionnement proprement démocratique : « J’use du terme élite au sens le plus large : l’ensemble de ceux qui, dans les diverses activités, se sont élevés en haut de la hiérarchie et occupent des positions privilégiées que consacre l’importance soit des revenus soit du prestige. Le terme de classe politique devrait être réservé à la minorité, beaucoup plus étroite, qui exerce effectivement les fonctions politiques de gouvernement. La classe dirigeante se situerait entre l’élite et la classe politique ; elle couvre ceux des privilégiés qui, sans exercer de fonctions proprement politiques, ne peuvent pas ne pas exercer de l’influence sur ceux qui gouvernent et ceux qui obéissent, soit en raison de l’autorité morale qu’ils détiennent, soit à cause de la puissance économique ou financière qu’ils possèdent. » [15][15]  R. Aron, Classes sociales, classe politique, classe…
14Cette conception pluraliste se couple aisément, on le voit, avec une perspective normative visant à justifier les inégalités : comme l’écrivait Aron à propos de l’élite, « ce mot, au fond, ne sert à rien d’autre qu’à rappeler la loi d’airain de l’oligarchie, l’inégalité des dons et des succès » (p. 268). Elle permet en effet de minimiser la sévérité de la sélection, tout en la rationalisant non plus par l’exercice de la domination mais par les vertus de l’excellence individuelle. C’est pourquoi il importe avant tout de souligner que pluralisme et monisme ont en commun – malgré leur diamétrale opposition – un même souci normatif, qui les rapproche d’une problématique politique tout en les éloignant d’une problématique de recherche [16][16]  Il faut toutefois préciser que l’approche pluraliste….
15Celle-ci nous permet, là encore, d’opposer à cette conception pluraliste des critiques non pas politiques mais proprement épistémiques, comme nous l’avons fait pour la conception moniste. Une première critique concerne l’ambiguïté des critères utilisés : étant donné leur multiplicité, ils peuvent être pertinents pour le chercheur mais pas pour les acteurs, ou inversement, ou pertinents pour certains acteurs et pas pour d’autres ; par exemple, « il peut y avoir contradiction entre le jugement des pairs et le jugement du public » [17][17]  R. Boudon, F. Bourricaud, op. cit., p. 213.. Une seconde critique concerne la non-prise en compte de l’inégale valorisation des catégories : en effet, si certains individus sont susceptibles de constituer l’ « élite » de leur catégorie, il n’en reste pas moins que toutes les catégories ne sont pas également susceptibles de rendre « éligibles » au statut de membre de l’élite ses membres les plus éminents. En d’autres termes, même les meilleurs boulangers n’étaient pas admis dans le salon de Mme de Guermantes, ni les meilleurs marins-pêcheurs dans celui de Mme Verdurin [18][18]  « Les différentes branches d’activité sont inégalement…. Bref, aucune de ces deux conceptions n’est entièrement satisfaisante pour le chercheur désireux de travailler sur la hiérarchie sociale. On constate, une fois de plus, que la posture normative ne constitue pas seulement, comme le soulignait Max Weber, un risque d’abus de pouvoir du « savant » se muant en « politique » : elle est aussi un formidable empêcheur de penser.
16Avant de proposer une autre conception de l’élite, il vaut la peine de remarquer que cette double opposition – entre une conception moniste et une conception pluraliste, et entre critique et justification de l’élite – n’est pas propre aux sociologues et aux politologues : elle se retrouve aussi dans la façon dont les acteurs eux-mêmes ont pu s’en arranger dans l’histoire de la société française. En effet, si la noblesse a longtemps fourni une base relativement stable pour le recrutement de l’élite, il n’en est pas moins vrai que les choses étaient évidemment plus floues, compte tenu des inévitables problèmes de fixation des critères qu’entraîne toute frontière entre catégories : sous l’Ancien Régime, « le gros problème, pour le souverain et ses agents, était l’absence d’une définition juridique stricte de la noblesse. Aucun privilège ne traçait une ligne de démarcation très nette entre les nobles et les roturiers » [19][19]  Arlette Jouanna, Les aristocraties entre honneur et…. La définition de l’aristocratie était déjà soumise à cette tension entre naturalisme et conventionnalisme, que nous avons observée chez les chercheurs contemporains, selon qu’on voyait en elle une sécrétion naturelle des plus méritants (notamment par l’honneur) ou le produit de faveurs obtenues par des moyens illégitimes tels que l’argent ou l’influence. Parallèlement, on retrouve la tension entre pluralisme et monisme dans l’opposition récurrente entre le critère de la « valeur » individuelle, censée justifier la « noblesse » (les valeurs en question étant éventuellement multiples), et le critère du « pouvoir », fondant l’ « aristocratie » (critère unique imposé par des stratégies conjoncturelles) [20][20]  « Les élites décrites jusqu’à présent se définissent….
17Si donc les chercheurs ne sont pas d’accord entre eux sur la définition de l’élite, cette notion est tout aussi floue pour les acteurs. Mais ce flou est constitutif de l’existence même de cette catégorisation, en tant qu’il reflète les ambivalences et les tensions normatives qu’elle active. Aussi le rôle du chercheur n’est-il pas de réduire à tout prix ce flou – y compris, éventuellement, au prix d’une éradication de cette notion, qui aurait l’inconvénient de passer justement à côté de ce qui est pertinent pour les acteurs –, mais d’en comprendre les raisons, dans un premier temps ; puis, éventuellement, d’utiliser cette clarification afin de construire, par induction à partir de ce qui fait sens pour les acteurs, un concept d’ « élite » qui soit utilisable pour décrire et analyser la stratification sociale, non seulement dans sa réalité objective, mais aussi dans les représentations que s’en font les acteurs.

Pour une conception « configurationniste » de l’élite

18Il nous faut donc résoudre la question qui se pose à tout analyste de la stratification sociale et, notamment, des couches supérieures : à quelle condition peut-on parler d’élite ? Ou plus précisément : peut-on continuer d’utiliser cette notion – si pertinente pour les acteurs – sans céder pour autant à la normativité qui nourrit la plupart de ses conceptions savantes ? Au-delà du monisme et du pluralisme, de la critique et de la justification de l’élite, existe-t.il une tierce position, qui échappe à la normativité tout en prenant en compte les valeurs engagées par les acteurs ?
19Plus précisément, la question est celle-ci : comment concilier ces deux constats empiriques que sont le sentiment spontané d’une communauté d’appartenance des élites (dont rend compte la position moniste), avec cet autre constat empirique qu’est la pluralité des formes de l’élite, et son irréductibilité à l’exercice d’un pouvoir par une même classe sociale (dont rend compte la position pluraliste) ? Ou encore : « L’inégale valorisation des “branches d’activité” indique-t-elle l’existence d’un système de valeurs commun ? » [21][21]  R. Boudon, F. Bourricaud, op. cit., p. 214.
20Nous proposons d’appliquer à la notion d’élite un concept emprunté à Norbert Élias : celui de « configuration » [22][22]  Le concept de « configuration » (parfois traduit,…, désignant un espace de pertinence des relations d’interdépendance – ici, l’espace des relations entre individus occupant des positions éminentes. Ces individus, fortement sélectionnés dans leur catégorie ou appartenant à des catégories elles-mêmes sélectionnées, sont en relation, effective ou potentielle (c’est-à-dire qu’ils peuvent se fréquenter), tout en possédant des ressources éventuellement très différentes : banquiers, ministres, hauts fonctionnaires, hommes de lettres, artistes peuvent se percevoir et être perçus comme appartenant à l’ « élite », malgré l’hétérogénéité de leurs occupations. L’accent est donc mis, dans cette conception, sur la dimension relationnelle, le fait que des gens se fréquentent effectivement : c’est le meilleur indicateur de la pertinence pour les acteurs – et pas seulement pour les chercheurs – du regroupement effectué lorsqu’on parle de l’ « élite ».
21Cette approche évite le réductionnisme de la conception moniste, car une configuration est une unité plus souple qu’une « classe sociale » au sens de Marx (définie par un même rapport au pouvoir ou au capital) et plus polyvalente qu’un « champ » au sens de Bourdieu (défini par un type d’activité : on peut parler de « champ du pouvoir » mais pas de « champ de l’élite »), ou qu’un « monde » au sens de Becker (défini par un réseau d’interactions effectives [23][23]  Cf. Howard Becker, Les mondes de l’art [1982], Paris,…). Symétriquement, penser l’élite en termes de configuration évite aussi le flou de la conception pluraliste, qui ne rend pas compte des sociabilités rapprochant en pratique les membres de l’élite. En d’autres termes, notre conception partage avec le monisme la prise en compte d’une certaine unité de l’élite, et avec le pluralisme la prise en compte de la multiplicité de ses critères. Elle permet de penser l’élite comme un ensemble à géométrie variable, associant plusieurs principes d’excellence unis par un rapport d’homologie entre les niveaux de ressources, à la fois individuels et collectifs ; le fait que ces niveaux sont toujours supérieurs, quelles que soient les ressources en question (argent, pouvoir, naissance, notoriété, talent, etc.), autorise la formation de liens effectifs entre les différents individus concernés, c’est-à-dire la formation d’ « une » élite, en tant que réseau de sociabilité. Celui-ci se trouve ainsi défini par la mise en relation de tous ceux qui se trouvent au sommet de catégories elles-mêmes suffisamment hautes hiérarchiquement pour que puisse exister une sociabilité mutuelle.
22L’accès à l’élite implique donc deux conditions, collective et individuelle. Sur le plan collectif, il faut que la catégorie d’appartenance bénéficie d’un certain niveau hiérarchique (c’était, par exemple, le cas des artistes dans le courant du XIXe siècle, mais pas encore au XVIIIe siècle). Sur le plan individuel, il faut qu’à l’intérieur de cette catégorie, certains de ses membres soient parvenus à des positions supérieures, leur permettant d’être reconnus à parité par les membres supérieurs d’autres catégories équivalentes, ou par les membres de catégories supérieures. La part respective accordée à la dimension collective et à la dimension individuelle de la sélection varie historiquement selon l’évolution des formes hiérarchiques propres à une société. Ainsi, sous l’Ancien Régime, un membre inférieur de l’aristocratie pouvait se voir reconnu (donc invité) parmi l’élite, alors qu’un membre supérieur de la bourgeoisie ne l’était pas forcément (ou même forcément pas…) : le poids de la catégorie collective était tel qu’il rendait relativement peu pertinente la position des individus. À la même époque, inversement, le stigmate attaché aux professions manuelles pouvait être suspendu en cas de talent exceptionnel entraînant l’invitation à la cour, comme pour quelques grands artistes de la Renaissance : le poids négatif de la catégorie pouvait se compenser par l’excellence individuelle. Les situations polarisées vers le collectif rapprochent du modèle de la caste, tandis que les situations polarisées vers l’individuel rapprochent du modèle idéal de la démocratie incarné par la figure du self made man [24][24]  Sur l’éclairage fourni par la comparaison entre le….
23Il faut donc partir non pas d’une tentative « essentialiste » pour définir des critères « objectifs » de l’élite (ou, à l’inverse, pour les dénaturaliser et les relativiser, dans une perspective critique), mais d’une observation pragmatique des sociabilités effectives entre détenteurs de ressources importantes (fortune, culture, pouvoir, notoriété…), de façon à en déduire les critères pertinents pour les acteurs eux-mêmes. Ces critères seront à la fois catégoriels (même un excellent artisan ne sera pas admis chez les Guermantes) et individuels (chez les Verdurin, il ne suffit pas d’être titré, mais il faut faire preuve d’une certaine qualité personnelle, n’être pas un « ennuyeux »). Autrement dit, une telle conception est un appel à une sociologie empirique et inductive, basée sur l’observation des pratiques effectives et non sur des raisonnements hypothético-déductifs [25][25]  C’est ce que reconnaissent d’ailleurs implicitement….
24La sociologie de Norbert Élias ne fournit pas seulement, avec la notion de « configuration », le modèle théorique de cette conception : elle en propose aussi une application pratique, avec ses travaux sur la société de cour. C’est le cas par exemple lorsqu’il s’interroge sur les traits structurels de l’élite, irréductibles au pouvoir ou aux critères spécifiques des catégories d’origine, intégrant des critères « transversaux » tels le prestige et la distinction – ce que Max Weber nommait le « charisme de clan » [26][26]  Cf. M. Weber, Économie et société [1922], Paris, Plon,…. Cette conception prend également en compte non seulement les sociabilités effectives, mais aussi le sentiment d’appartenance : « Le sentiment de faire partie d’une élite, d’être auréolé de prestige, bref d’être un homme de cour est pour l’homme de cour une fin en soi. » [27][27]  N. Élias, La société de cour [1969], Paris, Calmann-Lévy,… ; « Le maintien des distances est donc le mobile décisif de leur comportement et le moule où il se forme » (p. 96) ; « Dès que se manifestent dans les couches bourgeoises professionnelles des tendances à la ségrégation et à la formation d’élites, ces dernières s’expriment également par des symboles de prestige visant au maintien de l’existence du groupe en tant qu’élite et à la glorification de cette existence [...]. Par l’étiquette, la société de cour procède à son autoreprésentation, chacun se distinguant de l’autre, tous ensemble se distinguant des personnes étrangères au groupe, chacun et tous ensemble s’administrant la preuve de la valeur absolue de leur existence » (p. 97). Ce sentiment d’appartenir à l’élite ou, en d’autres termes, cette « autoperception » se conjugue avec la « représentation » qu’on donne de soi-même à autrui, et avec la « désignation » renvoyée par autrui, pour former l’ « identité » [28][28]  Cf. N. Heinich, États de femme. L’identité féminine… : ces trois dimensions dessinant donc l’espace des différentes stratégies d’enquêtes à mener pour déterminer sociologiquement la place d’un individu par rapport à l’ « élite » de son temps.
25Précisons, pour lever toute ambiguïté, que la sociabilité commune qui contribue à définir l’élite n’exclut pas – au contraire – la rivalité (mise en avant dans le modèle machiavélien), contrairement à ce que suggère la conception critique, prompte à mettre en avant les intérêts communs des dirigeants, les « collusions ». Ajoutons enfin que la reconnaissance de l’élite comme telle n’appartient pas qu’aux membres de l’élite ainsi autosélectionnés, mais aussi à ceux qui en sont exclus – avec, bien entendu, des zones d’incertitudes, d’incohérences ou de désaccords dans la délimitation de la frontière séparant les élus des autres. Ce qu’on appelle le « prestige » est peut-être, précisément, l’effet que produit l’appartenance à l’élite non seulement à l’intérieur mais au-delà de ses rangs ; et il concerne autant les individus qui en sont crédités que la catégorie tout entière à laquelle ils appartiennent lorsqu’elle constitue un « groupe de référence ». Ce fut longtemps le cas pour la noblesse : « Les nobles faisaient, pour les plus humbles des roturiers, partie d’un autre monde, celui du rêve ; ils symbolisaient à leurs yeux la réussite humaine. Rien d’étonnant à ce qu’ils aient été imités, jalousés, critiqués, enviés ; ils constituaient ce que les sociologues appellent un groupe de référence, par rapport auquel les inférieurs se situaient. » [29][29]  A. Jouanna, op. cit., p. 39. Et ce prestige passe, concrètement, par toutes sortes de marqueurs, de signes, de symboles : « Les élites ne se définissent pas seulement par leur statut, leur fortune ou leurs fonctions. Elles ont besoin, pour être reconnues, de bénéficier d’un prestige dont les supports sont variés et peuvent différer selon les temps mais qui, visibles ou mystérieux, agissent avec la même force sur l’imagination des peuples. » [30][30]  Jean-Marie Constant, Absolutisme et modernité, in…
26Voyons pour finir quel éclairage cette conception « configurationnelle » de l’élite permet de jeter sur l’histoire des élites dans la France post-révolutionnaire.

L’élite française au XIXe siècle

27Grâce à Norbert Élias, on connaît les modalités du passage de l’élite féodale à l’élite curiale [31][31]  Cf. N. Elias, La civilisation des mœurs [1969], Paris,…. Mais comment est-on passé de cette élite curiale à la « classe de loisir » des sociétés occidentales telle que la décrivit Thornstein Veblen à la fin du XIXe siècle – dernière étape avant la conception contemporaine de l’élite, axée beaucoup plus sur les positions acquises par l’activité professionnelle [32][32]  Cf. Th. Veblen, Théorie de la classe de loisir [1899],… ? Une lecture « configurationniste » de l’histoire des élites françaises peut nous en fournir une image à la fois cohérente et respectueuse de ses transformations.
28Du temps même de la société de cour, dès la Renaissance, exista une diversification de fait des voies d’accès à l’élite [33][33]  Cf. J.-M. Constant, op. cit. p. 252-253., que la Révolution vint évidemment accélérer, voire institutionnaliser. Cette diversification fut symbolisée, après la Révolution, par la création en 1803 de la Légion d’honneur, en tant qu’elle conciliait le principe élitaire d’Ancien Régime avec le principe égalitaire, qui indexait l’excellence aux capacités individuelles et non plus aux privilèges de naissance. Partagé entre le maintien de ce privilège nobiliaire et les principes révolutionnaires d’égalité en droit des citoyens, le XIXe siècle vit la cohabitation hésitante et tumultueuse entre plusieurs critères de sélection hiérarchique : par la naissance encore, mais aussi par la propriété de la terre, par l’argent (avec les différentes étapes allant du suffrage censitaire au suffrage universel) [34][34]  Cf. Pierre Rosanvallon, Le sacre du citoyen. Histoire…, par le savoir, par le talent [35][35]  Pour un remarquable résumé de cette évolution, cf. J.-M. Constant,…. Or c’est dans le glissement de l’élite curiale à l’élite mondaine – autour de 1830, c’est-à-dire dans la première génération post-révolutionnaire – que se marque, au sein même de l’élite, le basculement du critère nobiliaire au critère moderne, c’est-à-dire d’une ressource familiale et héritée – le nom –, à des ressources multiples et indexées davantage aux performances individuelles qu’aux biens héréditaires. C’est l’invention de la vie mondaine, ou la délocalisation de la cour à la ville [36][36]  « Tant que le modèle aristocratique l’emporte, c’est-à-dire….
29L’historienne Anne Martin-Fugier a remarquablement décrit ce tournant radical, dont elle situe le pivot dans le bal de charité du 15 février 1830 où, à la faveur d’un accident météorologique, des membres de la grande bourgeoisie sont pour la première fois sollicités pour participer à une fête aristocratique [37][37]  Anne Martin-Fugier, La vie élégante, ou la formation…. Cette circonstance va marquer l’ouverture de la mondanité aux nouvelles élites bourgeoises, c’est-à-dire le glissement de la « société de cour » à la « vie mondaine » ou, plutôt, au « Tout-Paris » – expression inventée vers 1820 – ou à la « vie élégante », pour reprendre le titre du court traité écrit par Balzac en 1830 : « La vie élégante a pris la relève de la vie aristocratique de l’Ancien Régime. Elle s’est installée dans les nouvelles élites, “la triple aristocratie de l’argent, du pouvoir et du talent”, autrement dit “le patriciat de la banque, du ministérialisme, des journaux et de la tribune”. L’élégance, désormais conçue comme le moyen par lequel ces “gouvernants” se différencient des “gouvernés”, remplace les privilèges qui distinguaient la noblesse avant la Révolution » (p. 23).
30Selon l’analyse d’Anne Martin-Fugier, cette nouvelle configuration élitaire, qui trouve son lieu de prédilection dans les salons, se caractérise par quatre critères principaux : le luxe, le loisir, la notoriété, la culture. Et cette définition du « monde » restera valable « jusqu’à la Première Guerre mondiale et jusqu’à Proust, qui en donne une évocation idéalisée dans À la recherche du temps perdu. [...] La Recherche est sans doute l’ultime mise en lumière et célébration du monde et de la mondanité au XIXe siècle qui, par la suite, se fragmenteront et se disperseront » (p. 394). Le succès de cette nouvelle configuration, qui n’aura cependant duré que trois générations, tient probablement au fait qu’elle permet de concilier les anciens principes aristocratiques avec la démocratie, dont elle est – paradoxalement – l’émanation, de même que la cour était l’émanation de la monarchie [38][38]  « Si la cour, selon Norbert Élias, est une formation….
31Les dictionnaires sont une excellente chambre d’enregistrement des transformations hiérarchiques, à ceci près qu’ils opèrent avec un certain délai. C’est donc dans les annuaires mondains de la Belle Époque que l’on voit s’effectuer cette transformation de l’élite, de l’ancienne configuration aristocratique à la nouvelle configuration mondaine. L’analyse qu’en a faite un autre historien, Christophe Charle, est à cet égard instructive. En moins de vingt ans, le passage du Tout-Paris, dont la première édition date de 1886 (plutôt annuaire d’élites), au Qui êtes-vous ?, publié pour la première fois en 1908 (plutôt dictionnaire biographique) [39][39]  Il faut noter en effet les différences d’origines… est un indice éloquent de la transformation de l’élite française amorcée cinquante ans auparavant. Ce dernier enregistre « une égalisation des dignités au profit des élites actives et au détriment de la “classe de loisir” » (p. 15). Même si l’on compare deux éditions à peu près contemporaines – le Tout-Paris de 1901 et le Qui êtes-vous ? de 1908 –, les différences sont flagrantes, qui manifestent la duplication entre la conception traditionnelle (inactivité) et la conception moderne (activité) de l’élite : de l’un à l’autre, on passe de 53,7 % à 4 % pour les propriétaires rentiers et nobles sans professions, alors qu’augmente considérablement la proportion des hommes politiques (de 5,4 % à 18,3 %), des hauts fonctionnaires (de 3,1 % à 13,8 %), ou encore des universitaires (de 2 % à 9,5 %) (n. 18, p. 467).
32Bref, la morphologie de l’élite change profondément, tant dans son contenu (catégories socioprofessionnelles) que dans les formes (annuaires ou dictionnaires) par lesquelles elle se manifeste ; mais on a toujours bien affaire à l’ « élite » des personnes éminentes susceptibles de se fréquenter, donc de se reconnaître et d’être reconnues comme appartenant à une catégorie à la fois supérieure et relativement homogène, malgré l’hétérogénéité de ses composantes – du député au médecin, de l’aristocrate à l’artiste.

Les artistes appartiennent-ils à l’élite ?

33Terminons, justement, par ce dernier cas. Du Tout-Paris au Qui êtes-vous ?, on passe également – toujours selon les calculs de Christophe Charle – de 4,1 % à 7,5 % d’hommes de lettres, et de 5 % à 7 % d’artistes. La différence semble minime, mais pour qui s’intéresse à l’évolution du statut social des créateurs, il est frappant de constater que ce dernier dictionnaire, dans sa préface de 1908, les mentionne en premier : « Il n’existe actuellement aucun annuaire donnant des renseignements précis et complets sur les personnalités vivantes de la société française : artistes, savants, littérateurs, professeurs, hauts fonctionnaires, dignitaires du clergé, grands industriels et commerçants, gens du monde, députés, sénateurs, étrangers résidant habituellement en France… » Voilà qui confirme une promotion de cette catégorie dont témoignent également, à partir des années 1830, les romans aussi bien que les témoignages de contemporains.
34Or si l’on adoptait la conception moniste de l’élite, centrée sur l’exercice du pouvoir, il serait impossible d’intégrer ces multiples indices d’une telle ascension sociale, car l’image de l’artiste – en particulier depuis, précisément, l’époque romantique qui a vu l’essor de cette ascension – est à l’opposé du pouvoir, du côté de la marginalité, de la bohême, voire de la contestation. Inversement, si l’on adoptait la conception pluraliste, une telle ascension ne poserait aucun problème, mais on ne comprendrait pas alors pourquoi elle ne s’est pas produite plus tôt, c’est-à-dire pourquoi les meilleurs représentants de la catégorie n’étaient pas considérés, sous l’Ancien Régime, à parité avec les membres de l’élite reconnue – sauf à être invités à la cour, et encore toujours avec un statut d’employé (les fameux « valets de chambre du roi ») [40][40]  Sur tout cela, cf. N. Heinich, Du peintre à l’artiste…..
35Aujourd’hui, tout « artiste » semble se voir octroyer, par sa seule identité statutaire, un certain prestige, un peu – toutes proportions gardées – comme cela avait été le cas des nobles sous l’Ancien Régime. C’est là un changement notable dans la « configuration » de l’élite de la société française : en quelques générations, elle a non seulement vu ses critères se transformer profondément, et elle a intégré des catégories qui n’y figuraient pas auparavant, mais elle a aussi promu au sommet de la hiérarchie ceux-là mêmes qui sont censés, de par les valeurs imputées à l’art depuis l’époque romantique, ignorer voire subvertir l’ordre dominant. C’est là une opération éminemment paradoxale, qui mérite réflexion – une réflexion qu’aidera à développer ce retour sur la notion d’élite.

Notes

[1] En particulier De la démocratie en Amérique (1835 et 1840, Paris, Garnier-Flammarion, 1981), dont François Furet a bien mis en évidence, dans la préface de cette édition, combien il est habité par la tension entre valeurs démocratiques et valeurs aristocratiques. D’autres auteurs ont noté que sa seconde partie est « véritablement hantée par la question de la distinction et de l’excellence dans un pays occupé au travail commercial et industriel où la classe et la morale aristocratiques sont inexistantes » (Daniel Fabre, L’atelier des héros, in Pierre Centlivres, Daniel Fabre, Françoise Zonabend, La Fabrique des héros, Paris, Éd. de la MSH, 1998, p. 268).
[2] « De fait, Le Petit Robert est ici le reflet des conceptions les plus répandues à notre époque. Il suffit de lire les journaux ou d’écouter les conversations autour de nous pour s’en convaincre. Le terme “élite”, utilisé au singulier ou au pluriel, et ses dérivés “élitaire”, “élitiste”, “élitisme” sont le plus souvent utilisés dans un but de désapprobation ou de rejet » (Jacques Coenen-Huther, Sociologie des élites, Paris, Armand Colin, 2004, p. 2) ; « L’objet qui se présente à l’analyse sociologique sous la rubrique “élite(s)” est un objet qui se situe à l’écart de la sensibilité égalitariste » (ibid., p. 31).
[3] Cf. M. Weber, Le savant et le politique [1919], Paris, Plon, 1959. Cette question est aujourd’hui hautement problématique en sociologie. Pour une tentative de défense et d’illustration de la position wéberienne, avec une distinction entre postures (de chercheur, d’expert, de penseur) et objets de l’énonciation (ordinaires ou savants), cf. N. Heinich, Pour une neutralité engagée, Questions de communication, no 2, 2002.
[4] Cette problématique de l’autonomisation est empruntée à Pierre Bourdieu, qui l’a forgée à partir de la sociologie de l’art et de la littérature (cf. Les règles de l’art, Paris, Le Seuil, 1992) et l’a appliquée au champ scientifique dans Science de la science et réflexivité, Paris, Raisons d’agir, 2001.
[5] Guy Chaussinand-Nogaret (éd.), Histoire des élites en France du XVIe au XXe siècle, Paris, Tallandier, 1991, p. 12.
[6] Ce point de vue a été développé dans N. Heinich, Ce que l’art fait à la sociologie, Paris, Minuit, 1998.
[7] G. Chaussinand-Nogaret, op. cit., introduction, p. 12.
[8] Parmi les nombreuses applications de ce type d’approche, citons Pierre Birnbaum, Charles Barucq, Michel Bellaïche, Alain Marié, La classe dirigeante française. Dissociation, interpénétration, intégration, Paris, PUF, 1978.
[9] P. Bourdieu, Le racisme de l’intelligence, in Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1980, p. 188.
[10] R. Boudon, F. Bourricaud (éd.), article « Élite(s) », Dictionnaire critique de la sociologie, Paris, PUF, 1982, p. 214. Remarquons au passage, dans cette « critique de la critique », la corrélation entre la perspective explicative, axée sur les « fondements », et la perspective normative ; ainsi que l’étrange conception, typiquement présociologique, consistant à ne pas voir d’autre alternative possible que le naturel ou l’arbitraire, comme s’il n’existait pas de rationalité ou de motivation proprement sociale…
[11] Cf. Olgierd Lewandowski, Différenciation et mécanismes d’intégration de la classe dirigeante. L’image sociale de l’élite d’après le Who’s Who in France, Revue française de sociologie, XV, 1974. On remarque toutefois que ce pluralisme factuel est réduit à un constructivisme artificialiste et moniste, pour les besoins de la critique, par l’auteur de l’article, qui y voit « une approximation de l’image sociale de l’élite pour la classe dirigeante, ou plus précisément pour les hommes d’affaires et les hauts fonctionnaires, fraction dominante de la classe dirigeante » (p. 45).
[12] R. Boudon, F. Bourricaud, op. cit., p. 213. Cf. Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale, in Œuvres complètes, vol. XII, Paris, 1968.
[13] « Pareto prend d’abord le sens courant du terme “élite” et l’étend aux individus éminents de toutes les branches de l’activité humaine ; cependant, il faut une distinction entre l’ “élite dirigeante” et l’ “élite non dirigeante”, et limite son analyse au rôle de l’élite dirigeante, celle qui exerce le pouvoir dans la société » (Encyclopaedia Universalis, article « Élites », p. 109).
[14] R. Boudon, F. Bourricaud, op. cit., p. 219.
[15] R. Aron, Classes sociales, classe politique, classe dirigeante, Archives européennes de sociologie, t. I, 1960, no 2, p. 267.
[16] Il faut toutefois préciser que l’approche pluraliste n’est pas forcément normative : elle peut rester simplement descriptive, détachée d’un souci de critique ou de justification de la domination. C’est le cas par exemple lorsque Bourdieu, dans toute son œuvre, met l’accent sur la pluralité et la convertibilité des « capitaux » disponibles (économique, culturel, symbolique…) – la dimension normative critique n’intervenant que lorsque cette pluralité est mise au compte d’une stratégie de renforcement des effets de domination ; c’est le cas également lorsque Luc Boltanski et Laurent Thévenot mettent en évidence la pluralité des « mondes » susceptibles de justifier la qualité de « grand » ou de « petit » – mais on est là dans une sociologie des valeurs et non pas de la domination (cf. L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991).
[17] R. Boudon, F. Bourricaud, op. cit., p. 213.
[18] « Les différentes branches d’activité sont inégalement valorisées et par conséquent ne sont pas incommensurables, contrairement à ce que suggère Pareto », soulignent R. Boudon et F. Bourricaud, op. cit., p. 213.
[19] Arlette Jouanna, Les aristocraties entre honneur et domination, in G. Chaussinand-Nogaret, op. cit., p. 43.
[20] « Les élites décrites jusqu’à présent se définissent d’abord par l’honneur ; issues de la dynamique des ascensions sociales et justifiées par les valeurs prédominantes, elles se posent en représentantes naturelles, face au roi, de tous ceux qui dépendent d’elles. Les aristocraties, elles, sont d’abord définies par leur relation au pouvoir, un pouvoir où le prestige lignager et patrimonial joue encore un grand rôle, mais qui résulte de plus en plus des positions au sein de l’appareil d’État ou du jeu des clientèles à l’échelle du royaume. [...] Les aristocraties du XVIe siècle restent partagées, comme le suggère l’étymologie du mot, entre le contenu “moral” de la prééminence (aristos signifie “le meilleur”) et les pratiques dominatrices du pouvoir (kratein, commander) » (ibid., p. 116-117).
[21] R. Boudon, F. Bourricaud, op. cit., p. 214.
[22] Le concept de « configuration » (parfois traduit, improprement à notre avis, par « figuration » ou « formation ») est exposé notamment dans N. Élias, Qu’est-ce que la sociologie ? [1970], Paris, Pandora, 1981, et La société des individus [1987], Paris, Fayard, 1990. Pour un commentaire de son apport à la sociologie, cf. N. Heinich, La sociologie de Norbert Élias, Paris, La Découverte, « Repères », 1997.
[23] Cf. Howard Becker, Les mondes de l’art [1982], Paris, Flammarion, 1988.
[24] Sur l’éclairage fourni par la comparaison entre le modèle indien et le modèle occidental, cf. Louis Dumont, « Homo hierarchicus », Le système des castes et ses implications, Paris, Gallimard, 1966, et « Homo aequalis ». Genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Paris, Gallimard, 1977.
[25] C’est ce que reconnaissent d’ailleurs implicitement des auteurs par ailleurs aussi peu empiristes que Boudon et Bourricaud, lorsqu’ils remarquent que « s’agissant des sociétés industrielles libérales, il est difficile d’affirmer qu’elles soient soumises soit à une classe, soit à une caste dirigeante. Il paraît plus raisonnable de considérer qu’on y observe une pluralité d’élites dirigeantes. [...] Le type de relations qu’elles entretiennent dans une conjoncture donnée est une question qui relève non de la déduction mais de l’observation » (R. Boudon, F. Bourricaud, op. cit., p. 218).
[26] Cf. M. Weber, Économie et société [1922], Paris, Plon, 1971.
[27] N. Élias, La société de cour [1969], Paris, Calmann-Lévy, 1974, p. 96.
[28] Cf. N. Heinich, États de femme. L’identité féminine dans la fiction occidentale, Paris, Gallimard, 1996, et L’Épreuve de la grandeur. Prix littéraires et reconnaissance, Paris, La Découverte, 1999.
[29] A. Jouanna, op. cit., p. 39.
[30] Jean-Marie Constant, Absolutisme et modernité, in G. Chaussinand-Nogaret (éd.), op. cit., p. 302. « Les élites se nourrissent de symboles et n’existent que par l’ensemble des représentations sémiotiques qui les distinguent du peuple, c’est-à-dire du public, car elles sont d’abord un spectacle et de ce spectacle naît une relation qui explique, mieux que tous les autres attributs de la puissance, les liens de la subordination » (p. 315).
[31] Cf. N. Elias, La civilisation des mœurs [1969], Paris, Calmann-Lévy, 1973.
[32] Cf. Th. Veblen, Théorie de la classe de loisir [1899], Paris, Gallimard, 1970. On peut d’ailleurs penser que la théorie de Veblen reflétait bien la conception américaine, au sens où, dans cette société beaucoup plus axée sur le travail, l’ostentation du loisir comme forme de distinction, qui allait de soi dans la société française traditionnelle, devenait un caractère saillant, et donc analysable comme tel, d’un point de vue américain.
[33] Cf. J.-M. Constant, op. cit. p. 252-253.
[34] Cf. Pierre Rosanvallon, Le sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Paris, Gallimard, 1992.
[35] Pour un remarquable résumé de cette évolution, cf. J.-M. Constant, op. cit., p. 300-301.
[36] « Tant que le modèle aristocratique l’emporte, c’est-à-dire jusque vers 1830, la vie mondaine, simple manifestation de sociabilité d’une population largement oisive, disposant de temps et de grandes ressources, ou démonstration des échanges culturels dont les lieux d’élection sont les salons et les académies, reste inchangée, et la Révolution n’a provoqué qu’une césure momentanée. Des formes nouvelles apparaissent tardivement, vers la fin de la Restauration, et s’imposent ensuite avec succès » (ibid., p. 304).
[37] Anne Martin-Fugier, La vie élégante, ou la formation du Tout-Paris, 1815-1848, Paris, Fayard, 1990, p. 9.
[38] « Si la cour, selon Norbert Élias, est une formation sociale spécifique de la monarchie absolue, le monde tel que nous l’avons décrit est la formation sociale équivalente dans une société en voie de démocratisation. Animée d’une conviction collective qui la persuade de sa supériorité et de son éminence, cette formation ne se déploie plus autour du monarque mais fait communiquer les puissances de l’argent, des arts et de la politique. Elle se démarque donc du centre du pouvoir – le roi, les chambres, le gouvernement. Elle gère cependant les valeurs dont elle se donne le soin et la garde en se référant sans cesse à l’image mythique de l’ancienne monarchie entourée dans sa cour d’élégance et de raffinement » (ibid., p. 395).
[39] Il faut noter en effet les différences d’origines et de finalités des annuaires mondains et des dictionnaires biographiques, qui induisent des différences de contenus : par rapport aux annuaires, « les dictionnaires biographiques, qui sont une variante plus élitiste, plus intellectuelle et moins utilitaire de ces recensions, enregistrent une évolution analogue, un peu décalée dans le temps. Le terme de « notabilité » est encore utilisé à la fin du siècle alors qu’il n’a plus cours dans les autres types d’annuaires. Mais le changement du contenu s’effectue en sens inverse du précédent. Alors que les annuaires s’élargissaient du pôle traditionnel (noblesse, administration, hommes d’affaires) vers les groupes plus éphémères des élites (artistes, écrivains), les dictionnaires biographiques de contemporains, œuvres d’intellectuels, d’abord dominés par les élites à fort capital symbolique (hommes de lettres, hommes politiques, etc.), se sont peu à peu ouverts aux catégories relevant du negotium autrefois laissées dans l’ombre. C’est l’indice d’une promotion à la fois sociale et symbolique des élites nées avec le capitalisme moderne, systématiquement sous-représentées naguère dans les listes de notabilités du fait de leur moindre qualification culturelle au regard des normes dominantes » (Christophe Charle, Les élites de la République (1880-1900), Paris, Fayard, 1987, p. 13).
[40] Sur tout cela, cf. N. Heinich, Du peintre à l’artiste. Artisans et académiciens à l’âge classique, Paris, Minuit, 1993.

 

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