28 novembre 2017 ~ 0 Commentaire

De l’antijudaisme à l’antisémitisme

 
 

 

De l’antijudaïsme à l’antisémitisme


 

Le terme antisémitisme a été inventé en 1873 par un journaliste allemand, Wilhelm Marr, pour désigner la haine des juifs, c’est-à-dire des pratiquants de la religion développée par les Hébreux.

Le terme tire son origine de Sem, fils de Noé et ancêtre d’Abraham. Selon la Bible, ce dernier engendra Ismaël avec sa servante Agar et Isaac avec son épouse Sara. Du premier descendraient les Arabes et du second les Hébreux.

Les linguistes ayant identifié une origine commune aux langues hébraïque, arabe, araméenne, assyrienne et guèze (éthiopien ancien) ont rangé celles-ci sous l’épithète sémitique.

En forgeant le mot antisémitisme sur des bases équivoques, Wilhelm Marr est à l’origine d’une question très actuelle: un arabophone qui hait les juifs peut-il être qualifié d’antisémite? (le mot antijuif serait mieux adapté… mais la tradition historique s’oppose à son emploi).

Premières dissensions

L’opposition entre chrétiens et juifs remonte au premier siècle de notre ère.

À cette époque, dans l’empire romain, le christianisme est volontiers assimilé à une secte juive. Les communautés chrétiennes tout juste naissantes sont confondues avec les communautés juives du pourtour de la Méditerranée (la diaspora). Alors, les chrétiens, soucieux de se démarquer de leurs aînés en religion, tendent par réaction à souligner leurs différences d’avec les juifs.

Devenue dominante, au IVe siècle, grâce à la faveur des empereurs Constantin et Théodose, l’Église ne manifeste aucun désir d’éliminer les juifs; bien au contraire, elle a le souci de les préserver comme un témoignage vivant de l’injustice faite au Christ. Les juifs sont au Moyen Âge les seuls non-chrétiens tolérés en Occident!

Mais elle se méfie aussi de l’influence que pourrait exercer le judaïsme sur les chrétiens. C’est ainsi qu’au VIe siècle, tandis que les chefs barbares anéantissent ce qui reste des institutions romaines en Occident, les juifs perdent les avantages dont ils bénéficiaient au temps de Rome (comme la dispense de célébrer le culte de l’empereur).

«Peu à peu, les privilèges juifs sont abolis, des prohibitions apparaissent. La religio licita devient statut d’exception» (Josy Eisenberg, Une histoire des juifs).

La «Treizième Tribu»

En Orient, le prestige qui s’attache au judaïsme est assez grand pour susciter la conversion d’un roi khazar, Bulan, autour de 861.

Les Khazars, d’origine turque et apparentés aux Huns, formaient un empire nomade dans la région de l’actuelle cité d’Astrakhan, entre le Don et la Volga.

Beaucoup de Khazars se convertissent au judaïsme à la suite de Bulan. Un siècle plus tard, leur État s’effondrant sous les coups portés par les Russes, ils se dispersent dans les populations environnantes: Ukrainiens, Polonais, Lituaniens, Russes.

Une grande partie des juifs occidentaux actuels, les ashkénazes, descendrait de cette «Treizième Tribu» (c’est le titre d’un essai intéressant d’Arthur Koestler sur cette péripétie méconnue du judaïsme).

L’antijudaïsme au Moyen Âge

Au Moyen Âge, les chrétiens d’Europe qualifient les juifs de «peuple déicide» et leur reprochent d’avoir mis Jésus en croix.

L’exaltation qui accompagne les Croisades se traduit à partir de 1096, en maintes villes de Rhénanie ou d’Europe centrale par de violentes émeutes antijuives et des massacres (on n’emploie pas encore le mot pogrom).

À l’occasion de ces drames, toutefois, les seigneurs et les évêques font en général de leur mieux pour protéger leurs sujets israélites, ne serait-ce que parce qu’ils leur fournissent taxes et impôts en abondance. A noter qu’en Espagne, en1150, en pleine Reconquête chrétienne, le roi Alfonso VII de Castille se proclame roi des trois religions (christianisme, islam et judaïsme).

En Europe occidentale, les juifs se voient progressivement interdire le métier des armes et celui de la terre, ce qui les cantonne dans les occupations artisanales et commerciales.

Tirant parti de ce que l’Église interdit le commerce de l’argent et le prêt avec intérêt aux chrétiens, pour cause d’immoralité, beaucoup de juifs se font banquiers. Les réseaux communautaires en terre chrétienne comme en terre d’islam leur sont d’une grande aide dans ce métier. Mais la fonction de prêteur leur vaut un surcroît de haine de la part des débiteurs chrétiens.

La situation des juifs européens se dégrade dans les derniers siècles du Moyen Âge, au XIIIe siècle, quand se développent les villes, et surtout au XIVe siècle, après les drames de la Grande Peste (1347).

Les monarques en mal d’argent abusent de leur précarité pour s’enrichir à bon compte. C’est ainsi qu’en 1181, le roi de France Philippe Auguste fait arrêter les juifs de Paris et les libère en échange de 15.000 marcs or. L’année suivante, il les fait expulser et saisit leurs biens. Enfin, en 1198, il leur permet de revenir à Paris en échange d’une nouvelle somme d’argent.

En 1242, un juif converti, Nicolas Donin, assure le pape que le Talmud, livre sacré des juifs, contient des injures contre le Christ. Une controverse a lieu à Paris entre rabbins et prêtres, à la suite de quoi le roi Louis IX (Saint Louis) décide de faire brûler tous les manuscrits hébreux de Paris en place publique. Le total représente 24 charrettes.

Dans le même temps, le petit-fils de Philippe Auguste impose aux juifs de porter sur la poitrine une «rouelle», c’est-à-dire un rond jaune pour les distinguer du reste de la population et prévenir les unions mixtes. Il applique ce faisant une recommandation du concile de Latran (1215) qui avait demandé de marquer les juifs à l’image de ce qui se pratiquait déjà dans le monde musulman.

En 1254, le roi bannit les juifs de France mais comme souvent au Moyen Âge, la mesure est rapportée quelques années plus tard en échange d’un versement d’argent au trésor royal.Les juifs sont réexpulsés de France en 1306 puis à nouveau en 1394.

En Allemagne, suite à une recommandation du concile de Vienne (1267), les juifs sont désignés par un chapeau plat surmonté d’une tige avec une boule, le «Judenhut».

En Angleterre, suite à une campagne de calomnies, 18 juifs de la ville de Lincoln sont pendus puis, le 12 juillet 1290, poussé par l’opinion publique, le roi Édouard Ier donne trois mois aux juifs de son royaume pour partir. 16.000 personnes traversent la Manche et il s’écoulera quatre siècles avant que les juifs ne reviennent en Angleterre.

En Espagne enfin, en 1328, beaucoup de juifs sont massacrés à l’instigation du prédicateur Vincent Ferrier. Ceux de Castille et d’Aragon, au nombre d’environ 200.000, sont définitivement bannis en 1492, quelques semaines après que les Rois Catholiques eussent chassé le dernier roi musulman de la péninsule. «Au fond, on ne craint pas le Juif mais la fragilité de la conviction chrétienne» (Jacques Attali, 1492, Fayard).

Les communautés juives d’Europe se retrouvent peu à peu enfermées dans des ghettos d’où les habitants ne peuvent sortir la nuit (le mot ghetto vient d’un quartier de Venise ainsi nommé en raison de la présence de fonderies et où, pour la première fois furent confinés les juifs, en 1516). Dans le monde musulman, de l’autre côté de la Méditerranée, les juifs se retrouvent de la même façon enfermés dans des quartiers réservés appellés mellahs.

Beaucoup de rescapés des massacres et des expulsions d’Espagne, de France ou d’Angleterre s’enfuient en Pologne où le roi Casimir III Jagellon leur accorde en 1334 le Privilegium, ce qui va contribuer à l’extraordinaire rayonnement intellectuel et artistique du pays aux XIVe et XVe siècles. D’autres juifs se réfugient dans… les États du pape: dans le Comtat Venaissin, à Avignon ou Carpentras, ainsi qu’à Rome, où ils sont assurés de vivre en sécurité.

Différence entre antijudaïsme et antisémitisme

Brutal mais inconstant, l’antijudaïsme médiéval s’en prend à l’anticonformisme religieux des juifs. Ces derniers font figure de boucs émissaires dans les périodes de crise et de doute. Toutefois, l’Église et les souverains leur laissent la faculté de se convertir à leur foi pour échapper à leur triste condition…

En cela, l’antijudaïsme médiéval se distingue radicalement de l’antisémitisme moderne. Celui-ci néglige l’aspect religieux. Contre toute évidence, il présente les Juifs comme une race à part, dotée de caractéristiques spécifiques et ineffaçables, par exemple le goût de l’argent et le mépris du patriotisme.

Les prémices de l’antisémitisme se situent en Espagne à l’aube de la Renaisance avec l’importance inédite accordée à la «limpieza de la sangre».

Limpieza de la sangre

A la fin du Moyen Âge, en Espagne, sous les Rois Catholiques, ceux-là mêmes qui enverront Christophe Colomb en Amérique, les faux convertis deviennent la cible privilégiée des tribunaux religieux qui leur reprochent de corrompre la religion catholique.

Ces malheureux sont désignés avec mépris du nom de marrane, du castillan marrano (porc) qui vient lui-même de l’arabe moharannah ou mahram qui signifie impur et en est venu à désigner les porcs.

Quelques marranes ayant échappés aux bûchers de l’Inquisition s’installent dans le Bordelais (parmi eux les ancêtres de Montaigne). D’autres, plus tard, quitteront le Portugal pour la Hollande (parmi eux les ancêtres du philosophe Spinoza).

Le racisme institutionnel fait son entrée dans l’histoire européenne quand les chanoines de la cathédrale de Cordoue exigent, en 1535, que l’accès au chapitre soit réservé aux personnes qui attestent de la «limpieza de la sangre» (la pureté du sang).

De ce point de vue, résolument novateur, la qualité de juif ne dépend plus du libre choix de la religion mais de la fatalité de la naissance et de l’hérédité.

Le pape Paul III repousse cette mesure infâme. Mais l’empereur Charles Quint montre moins de discernement et l’impose à l’ensemble de l’Espagne pour complaire à son clergé. Toute personne désirant un poste rémunéré en Espagne doit désormais démontrer qu’elle n’a aucun juif ou musulman dans sa famille depuis au moins quatre générations (cette obligation sera abrogée le 13 mai 1865).

En 1609, le roi d’Espagne couronne l’entreprise de purification nationale en expulsant enfin les musulmans convertis sous la contrainte, les morisques. Vidée de sa substance vive et d’une partie de ses sujets les plus dynamiques, le royaume entre alors dans une longue décadence.

Philosémitisme des Lumières

Espagne mise à part, l’Europe manifeste jusqu’au dernier tiers du XIXe siècle une grande tolérance à l’égard de ses minorités israélites.

Dans le vieux Berlin, on peut encore voir la belle maison d’un célèbre financier juif dont le roi de Prusse Frédéric II avait fait son conseiller et son favori au XVIIIe siècle.

Jusque dans les années 1870, on peut parler de philosémitisme (le contraire de l’antisémitisme) pour qualifier l’attitude dominante de l’opinion occidentale à l’égard des juifs.

En France, l’empereur Napoléon III structure la communauté juive en rassemblant ses représentants au sein d’un Consistoire. Quelques mois après sa chute, un républicain d’origine juive, Adolphe Crémieux, fait octroyer la citoyenneté française à ses coreligionnaires d’Algérie.

En Grande-Bretagne, à la même époque, un juif, Benjamin Disraëli, est porté à la tête du gouvernement. Ce Premier ministre hissera la couronne britannique au firmament de la gloire.

Changement de cap

Les premiers dérapages se produisent dans les années 1880, en coïncidence avec une grave crise morale. En Europe occidentale comme en Russie, la bourgeoisie intellectuelle, tenue à l’écart de la révolution industrielle, développe en guise de revanche des idéologies totalitaires.

Ces idéologies prennent le contrepied des principes démocratiques hérités du christianisme et du «siècle des Lumières» (le XVIIIe), qui reconnaissaient l’universalité des droits de l’homme et honoraient les individus dans leur infinie diversité.

Elles prônent l’avènement d’un Homme nouveau grâce à une intervention autoritaire de l’État et sans exclure l’extermination d’une fraction notable de l’espèce humaine.

Exemples: Friedrich Engels, ami de Karl Marx, envisage comme un bienfait l’extermination de peuples arriérés d’Europe centrale; Jules Ferry, à la tête du gouvernement républicain de la France, s’attribue le droit de soumettre les peuples d’Afrique ou d’Asie au nom de la «mission civilisatrice» de la France!…

C’est ainsi que l’antisémitisme va s’épanouir dans les milieux nationalistes, socialistes et laïcs qui dénoncent le pouvoir de l’argent, exaltent les vertus des classes laborieuses et pratiquent le culte de la Nation, opposant cette dernière au cosmopolitisme judaïque et bourgeois, à l’universalisme chrétien ainsi qu’à la royauté, qui transcende les identités nationales.

La banque Rothschild, présente à Londres, Paris, Vienne et Francfort, devient pour les nationalistes comme pour les socialistes le symbole vivant du juif cosmopolite qui suce le sang des peuples.

Triomphe de la science

Plusieurs ouvrages plus ou moins scientifiques donnent à la fin du XIXe siècle un semblant de crédit aux idéologies totalitaires, racistes et antisémites.

Le premier d’entre eux, publié en 1853-1855, est l’œuvre du comte français Arthur de Gobineau. Intitulé Essai sur l’inégalité des races humaines, il professe de façon hasardeuse que l’humanité serait le produit impur du métissage des races originelles.

Cet essai sans prétention sera exploité à satiété par les leaders racistes et notamment par Hitler.

En 1859, le prodigieux travail de recherche de l’anglais Charles Darwin sur L’Origine des Espèces reçoit un accueil enthousiaste car il comble les attentes du public.

La mise en évidence scientifique de la sélection naturelle comme facteur d’adaptation des espèces vivantes à leur milieu va donner naissance à un darwinisme social qui verra dans les luttes civiles, les inégalités sociales et les guerres de conquête rien moins que l’application à l’espèce humaine de la sélection naturelle.

Le philosophe Karl Marx se montre sensible à la théorie de Darwin. Il tente d’entrer en relation épistolaire avec le savant en vue d’obtenir une validation de sa propre théorie de la lutte des classes.

D’autres théoriciens scientistes comme le propre gendre de Charles Darwin, inspirés par la théorie de la sélection naturelle, prônent l’intervention de l’État pour améliorer l’espèce humaine.

Leurs préceptes ont été mis enœuvre pour la première fois en Suède en 1922 par les élus sociaux-démocrates qui autorisent la stérilisation des handicapés et des marginaux. Ils ont été importés en Allemagne par Hitler dès 1933.

En 1886, la défaite de la France et la montée en puissance de l’Allemagne et de l’Angleterre inspirent au journaliste Édouard Drumont l’ouvrage le plus abject qui soit: La France juive, essai d’histoire contemporaine (Marpon-Flammarion). Dans ce volumineux pamphlet, l’auteur oppose pour la première fois la race supérieure des prétendus «Aryens» aux Sémites (juifs).

Il n’hésite pas à discerner l’influence juive dans tous les avatars malheureux de l’histoire de France. C’est ainsi qu’il prête à Napoléon 1er une ascendance juive qui expliquerait le désastre dans lequel l’empereur a plongé son pays!

Dans les années 1890, Édouard Drumont va étendre son influence à la faveur du scandale de Panama, où sont impliqués plusieurs financiers juifs. Son journal La libre parole va attiser les querelles autour de l’affaire Dreyfus.

En vertu de toutes ces théories, il apparaît aux antisémites modernes qu’aucun Juif ne peut échapper à sa condition car celle-ci découle de sa «race» (on ne peut changer de race comme on change de religion). C’est ainsi que, par étapes successives, échelonnées du XIXe au XXe siècle, les antisémites en arriveront aux lois antisémites de Nuremberg (1935) et au génocide de 1941-1945.

Chassé-croisé politique

En Russie, en 1881, le «tsar libérateur» Alexandre II a été assassiné par des étudiants anarchistes d’origine bourgeoise et ce meurtre absurde va entraîner son fils et successeur, Alexandre III, dans une politique réactionnaire brutale, appuyée sur le nationalisme grand-russe.

Les communautés juives très nombreuses dans les villes occidentales de l’Empire, qui s’expriment en yiddish et sont imprégnées de culture germanique, deviennent les boucs émissaires les plus évidents des moujiks, paysans russes à la limite du servage.

La police tsariste commet un faux grossier, Le protocole des Sages de Sion, pour justifier les accusations de meurtres rituels portées contre les juifs et encourager les pogroms. Le texte, rédigé par un agent du nom de Mathieu Golovinski, prétend relater les débats du Congrès sioniste juif mondial de Bâle, en 1897. Il plagie curieusement un pamphlet antinapoléonien de 1864: Dialogue aux enfers en remplaçant l’empereur Napoléon III par les Juifs!

Beaucoup de juifs émigrent vers l’Allemagne, l’Autriche, les États-Unis ou encore la Palestine pour échapper à la montée des persécutions. D’autres, dans les villes industrielles d’Ukraine et de Biélorussie, se constituent en syndicats puissants afin de résister à la police tsariste.

Leur organisation, le Bund, devient très vite le fer de lance de l’opposition socialiste révolutionnaire au régime tsariste. C’est sur elle que s’appuiera en grande partie Lénine pour se hisser à la tête des révolutionnaires russes au début du XXe siècle.

A la veille de la Grande guerre (1914-1918), c’est encore en Allemagne que les juifs d’Europe se sentent le mieux intégrés.

Tout bascule après la Grande Guerre et la prise de pouvoir bolchévique en Russie.

Dans la Pologne du dictateur populiste Pilsudski, les juifs sont persécutés et chassés… vers l’Allemagne. En URSS, Staline projette de les éloigner en créant à leur intention une fumeuse «République autonome juive du Birobidjan», aux confins de la Mongolie et de la Sibérie.

En Allemagne, enfin, la dénonciation du «cosmopolitisme juif» et le ralliement aux idées eugénistes vont conduire Hitler à organiser la mise à l’écart des juifs et, au bout du compte, leur extermination systématique.

L’antisémitisme survivra à la révélation de l’horreur nazie. En 1953, Staline accusera les médecins juifs d’être à l’origine du «complot des blouses blanches» et c’est seulement la mort qui l’empêchera de déporter tous les juifs de son pays.    


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