22 juin 2018 ~ 0 Commentaire

Guy Haddad, Le Piége. 1989

fichier doc G

Le Piège

 

Guy Hadad

 

Sur le trottoir où la pluie lavait de ses tourments pour quelques instants

 

au moins la ville déjà grisée par l’hiver, marchait un homme pressé,

 

visiblement plein d’entrain.

 

Il avait l’allure jeune et élégante, quelque chose d’emprunté, mais comme

 

une assurance qu’il savait passablement juger des choses de la vie et

 

d’autres, et aussi prendre soin de ce qu’il laissait paraître. Néanmoins, je

 

pensais que ce tic léger, cette manière d’accomplir un balancement rituel de

 

ses membres ne lui permettait pas d’afficher plus d’ordre dans sa personne

 

que ce qu’il avait pu essayer d’y mettre.

 

Je l’aperçus de ma fenêtre qui longeait la rue sans s’apercevoir

 

des petites choses qui sont autour de lui mais pourtant il semblait avoir

 

quelquefois l’attention arrêtée par un moindre détail, à moins que ce ne fût

 

à l’intérieur de lui-même qu’il lisait sans mélancolie l’idée qu’il avait

 

pourchassée tout le jour.

 

Son imperméable n’était pas trempé et il n’avait pas eu à marcher

 

longtemps avant que d’enfiler au coin la rue qui s’offrait.

 

Je le vis qui montait quelques marches dans une entrée où je l’avais déjà

 

remarqué. L’inscription qu’on y lisait, si on pouvait s’attarder sans paraître

 

trop curieux, indiquait son état de « Médecin-Psychiatre ». Rien d’autre ne

 

figurait, outre son nom, que le numéro de son appartement.

 

Nous avions eu l’occasion de causer au café où il déjeunait presque

 

régulièrement et je savais qu’il consultait à l’hôpital dont, sans doute, à

 

cette heure du soir, il revenait par la ligne qui lie cette partie de la ville à

 

l’autre, presque déserte ou inconnue où commençait, autour de la maison de

 

santé aux contours de béton ocre, à se monter quelques maisons de

 

commerce ou habitations réservées au personnel le plus à demeure.

 

Quoique plus jeune, je préférais écouter et ne répondais que très

 

allusivement au discours courtois et riche de mon interlocuteur. Il suffisait

 

qu’il m’apprenne son plaisir à l’attention que j’apportais à lui réclamer des

 

explications plus amples sur sa démarche.

 

Je laissai retomber le rideau sur ses cintres. Je pensai à ma propre allure

 

ni personnelle, ni très mûre, comme je le lui avais présenté, mais il m’avait

 

confié que je ne tarderais pas à affermir ma pensée et trouver le chemin de

 

mon développement le plus harmonieux.

 

J’ai laissé s’effacer en moi le dialogue de ma propre conscience et

 

considère souvent ses réponses, plus philosophiques, avec la rancoeur de les

 

1

 

trouver parfois trop simples et en même temps le regret de n’y avoir pas

 

songé moi-même.

 

Ainsi, en moi, je lisais une pensée au calcul plus logique et pourtant

 

incertaine parce que je ne me satisfaisais pas de ses réponses mais espérais

 

en une voie plus imaginative, plus livrée au hasard que peut-être tracée par

 

un destin que d’autres auraient forgé à ma place.

 

Le médecin était silencieux, comme parfois dans sa solitude; déjeunait

 

lentement mais avec un air presque triste.

 

Nous parlions du sens de la loi, du monde et son avertissement était que la

 

recherche délibérée d’éclaircir les moindres coins d’ombre de la sagesse est

 

tâche de l’homme de sciences que rien ne doit rebuter.

 

Dans le dessin de ses mains, dans les figures qu’il élaborait quand il

 

m’expliquait cette rumeur naissante à son sujet dans la ville où il avait

 

nouvellement débarqué, je devinais une occupation légère que sa charge lui

 

permettait tantôt de dédaigner, tantôt de considérer comme un compliment.

 

Il semblait certain que sa tâche n’était pas tant de lire dans l’inconscient

 

des malades la trame du piège où ils s’étaient enlisés, comme de réunir en

 

lui des qualités d’équité et de droit à apporter au soutien des personnes que

 

seule cette chance permettrait de réhabiliter.

 

Entre la morale de bonne bourgeoisie et celle de la psychiatrie, il

 

m’expliquait que chacun pouvait escompter un retour en lui-même dans

 

une morale, même lorsqu’elle figurait très personnelle et, que sa situation

 

lui faisait devoir d’entreprendre non pas seule la « perversion » du malade

 

mais aussi un ordre de société qui pouvait la faciliter ou l’encourager

 

quelquefois par son laxisme.

 

Je ne devais pas m’arroger le droit de juger de tant de franchise et

 

d’ouverture mais je le laissais seulement faire le tableau de ce qu’il appelait

 

le véritable gangstérisme moderne, insinué tel un fait de droit dans la vie,

 

une condamnation hésitante ou hypocrite de la prostitution, qui entravaient

 

les voies des thérapeutes à susciter devant leurs malades les choix qu’eux

 

seuls n’effectuaient que péniblement.

 

Dans un passage difficile de sa vie, un accident, un procès éconduit, après

 

un divorce, tel se trouve incapable d’affirmer avec toute sa force devant son

 

entourage, la nécessité d’un choix ou l’inanité d’un autre.

 

Le thérapeute intervient dans cette tergiversation pour délier

 

l’enchevêtrement des idées et reconstruire les images d’identifications

 

qui réhabituent à une liberté forte et sans l’entrave de restrictions trop

 

sévères ou trop hésitantes.

 

Son regard était clair et joyeux à me déballer son argumentation où il

 

escomptait, en assurant ses bases, apporter ses critiques claires et limitées

 

au bon sens, tout en essayant d’initier les autres à une meilleure

 

2

 

connaissance d’eux-mêmes au sens de Socrate, et sans trop se mesurer à une

 

adversité fataliste qui réclamait sans cesse son tribu de malades ou de

 

dépressifs.

 

Tout dans le personnage révélait une confiance en sa bonne volonté de

 

solutionner la question du sens aigu de l’esthétique et de la finalité du

 

monde, par des esquisses bien tracées, quelques traits ou équations d’ordre

 

dignes d’intérêt pour ceux que l’innocence et le courage de la jeunesse

 

n’avaient pas encore abandonnés.

 

J’étais comme jaloux de sa pureté et doutais de plus en plus de la mienne.

 

Que rien n’ait pu entacher les desseins de cet homme dans sa lecture des

 

événements la plus claire me faisait presque souffrir de ma philosophie du

 

pis-aller.

 

Je convenais que dans la critique et la discursion devaient se lever entre

 

autres sentiments d’insécurité, une certaine amertume, mais il fit valoir que

 

renoncer au combat pour les idées que l’on formule, c’est sans autre

 

recours, laisser pénétrer l’impureté en soi qui est celle de trop grandes

 

concessions à la faiblesse et au renoncement à tout idéal.

 

Quand ce dernier avait-il pu me quitter ? Je ne savais me rappeler.

 

Avais-je abjuré ma foi ou avais-je seulement eu un idéal ?

 

En me gardant de moi-même et de la société, je m’étais exilé au dedans,

 

comme par crainte d’un néant au dehors.

 

Abjurer toute morale pour le darwinisme d’un monde grossier où tour à

 

tour chacun avale un plus petit que soi, le ramenait à une morale gardienne

 

de la loi, comme son épée, et qu’elle fonde.

 

Quel cheminement à la morale ? N’aurait-il pas lui-même, à quelques

 

stations de là, l’occasion d’exercer son entraînement et sa force à vaincre

 

une inertie où l’on demeure sans idéal ?

 

La morale la plus pure n’est-elle pas de renoncer au combat, même

 

spirituel, pour laisser seuls vainqueurs l’amour et le goût d’aimer ?

 

A quel endroit le combat devenait-il permis pour atteindre à un amour sans

 

cela inaccessible ? Aimer sans chercher à l’être à son tour, est du sacrifice

 

absolu de soi. Le Christ n’invite-t-il pas ses semblables à l’aimer ? N’est-il

 

pas de violence à investir pour recevoir ce qu’autrement on croit seulement

 

qui vous est donné ?

 

Sa foi en l’homme était totale et il prétendait mettre sa confiance en

 

chacun sans la refuser même à ceux qu’il poursuivait de ses critiques.

 

J’enviais cette foi là. J’aurais voulu pouvoir imaginer aimer tout le monde,

 

sans pourtant m’en sentir la force.

 

Je lui promis de continuer l’entretien dans la soirée; il me convia chez lui

 

où je le retrouvai après que de ma chambre, je sus qu’il y était.

 

3

 

Je paressai à examiner le revêtement de la rue et des trottoirs sous un ciel

 

givré. Cette pureté blanche du monde ne laissait plus rien voir de la chaleur

 

parvenue en son sein.

 

Comme une première fois, je songeai que le blanc sied au deuil, ainsi qu’en

 

Inde. Je ne m’arrêtai pas au style très utilitaire des chaumines en ce pays,

 

mais peu d’arbres, peu de verdure, faisaient trop mal à les aimer ou à les

 

haïr. Sur mon palier, la chienne du voisin me fit une petite mine où ses yeux

 

à l’expression agrandie semblaient défier toute faiblesse dans les miens.

 

Je conversais longtemps avec le médecin mais je le laissais, à quelques

 

moments aussi enfiler ses écouteurs pour se plonger dans la récitation de ses

 

malades qui lui ouvraient ainsi leurs coeurs.

 

Quelques notes éparses et saisies sans entrain, achevaient de le remettre en

 

humeur de parler.

 

J’avalai à petites gorgées chaudes un café, craignant d’embarrasser par

 

un refus et quoique que je ne le prise guère à la veillée.

 

Je bus aussi ce qu’il avait à me raconter.

 

Je le regardai serrer le noeud de sa veste d’intérieur, dans une pièce

 

aménagée en salle d’étude, palpant ou froissant l’étoffe comme pour

 

s’assurer qu’il n’avait pas d’embonpoint.

 

Au cours de ces soirées, assez semblables à elles-mêmes, je préparais de

 

temps à autre le café, ou avec l’hiver rigoureux qui tardait, un thé de Chine

 

ou de Ceylan choisi parmi les qualités différentes qui meublaient sa cuisine.

 

Là, une employée louée quelques jours par semaine, achevait de mettre de

 

l’ordre dans la vaisselle abandonnée et qui avait servi à un souper aux

 

propriétés homéopathiques.

 

Elle évitait de toucher aux livres ou aux écrits en tout genre.

 

Nous fûmes bientôt des amis, que le temps, facteur garant, avait mis dans

 

des relations au goût plus familier.

 

Je connus ce que j’appelle un édifice de morale, les nombreuses années

 

d’études et la recherche personnelle qui lui avaient forgé une confiance telle

 

que j’ai essayé de la montrer. Avec ses yeux que j’apercevais plus

 

intensément chaque fois, je lisais ma crainte qu’il ne saisît trop

 

profondément les miens.

 

Il n’était pas seulement le médecin de l’art du langage. Il poursuivait,

 

parallèlement à sa carrière, une instruction des criminalités de notre temps.

 

Je supposais d’abord qu’il se payait de tant de droiture par un

 

divertissement grossier à la lecture de quelques journaux désinvoltes ou

 

frivoles, mais, entrant plus avant dans la confidence, j’appris sa manie de

 

« psy » à dénigrer la pègre.

 

4

 

Il y apportait le sérieux d’un vrai journaliste, confectionnant une

 

information qui lui permît de décrire les personnes qui resurgissaient dans

 

la chronique des faits divers, ou celle des scandales.

 

Il était lié avec un confrère de la justice et cet entretien avait fait naître en

 

lui la foi qu’il le distrairait et occuperait dans son esprit une place laissée

 

vacante par l’intérêt seul de la médecine insuffisante à l’enrichir.

 

En ce qui concernait les malades, il s’en tenait au secret, mais rien ne

 

l’empêchait plus de parler de pervers réels, se justifiant d’une règle de vie

 

très marginale pour cueillir les fruits d’un comportement très violent et qui

 

laissaient, blessée, toute une société soucieuse autant de se préserver.

 

Ici, nos entretiens quittaient les ornières de la philosophie s’il en est, pour

 

aborder à un récit plus cru.

 

Le médecin apparaissait néanmoins toujours derrière l’investigateur

 

curieux, par son langage très cultivé, livresque.

 

Je pensai qu’on peut aussi examiner ces tentations comme si l’on avait à se

 

mesurer avec elles. Pour lui ce n’était qu’un matériel de laboratoire qui

 

s’amoncelait précautionneusement et dont il attendait sans doute qu’il

 

naquît une réaction d’un ordre non inventé encore et livrant un secret

 

d’alchimie.

 

Cette nuit je me réveillai et crus percevoir la voix d’un méphisto

 

gémissant qu’on lui livrât sa victime, peut-être moi.

 

J’entrai dans la rumeur naissante qui l’entourait et j’appris à mieux

 

reconnaître ses curiosités.

 

On le connaissait comme un homme de bien, mais cela aurait pu suffire à

 

quiconque. Sans lire en lui de manoeuvre ou de subterfuge, une ménagère ou

 

un ouvrier discutait facilement de ce qui l’amenait à parler avec eux. Ils le

 

trouvaient assez rigoureux et appréciaient ses invectives contre l’injustice

 

criminelle.

 

Il n’était pas même froid comme on supposait que les médecins le sont, et

 

s’il se reprenait pour utiliser un vocabulaire plus approprié à ce genre de

 

conversations, on ne le soupçonnait pas de trop de raffinement ou

 

d’élégance.

 

Il ne livrait pas de secrets, qu’on s’entendait à reconnaître plus subtils dans

 

la sagesse populaire, mais il avait un sens inné de la communication qui,

 

même s’il semblait exagérément travaillé, encourageait à s’ouvrir, à parler.

 

Il avait adopté quelques âmes solitaires qu’il réconfortait mais telle vieille

 

demoiselle ne s’en laissait pas remontrer et le gratifiait d’une sollicitude

 

devant laquelle il acquiesçait d’un mouvement de tête.

 

5

 

Au vu du noir de mon café, je repensai au deuil du blanc, mais ne pus

 

considérer de rapprocher le noir de l’idée de joie.

 

Je pensai: acheter ses émotions et ses réactions dans un grand bazar

 

m’aurait délié de bien des embarras.

 

Je vis sur des étagères, chez le médecin, l’alliage nickelé de quelques

 

instruments précieux et qui restaient comme en souvenir d’années plus

 

biologiques.

 

Il me fit connaître aussi quelques uns de ses livres dont le titre seul

 

m’arrêtait dans de longues réflexions.

 

J’observais que sa vie amoureuse était assez pauvre et quoiqu’il eût la

 

trentaine passée, je m’inquiétais de ne pas lier avec lui de sentiment

 

indiscret. A l’occasion, je sollicitai d’observer un tumulte affectueux dans

 

ses paroles mais goûtai combien il était maître de lui.

 

Il fut en visite chez ses parents et je repris mon existence monocorde sans

 

plus me soucier d’exaspérer en moi le souci de réponses plus ou moins

 

philosophiques.

 

J’avais appris à m’intéresser avec le médecin, à une recherche plus suivie

 

et à ne plus voguer dans l’imaginaire d’un raisonnement presque dissolu.

 

Bien sûr, je n’étais pas fort de plus de convictions, mais c’était plus pour

 

ne pas perdre son contact, que par le goût de laisser se développer en moi

 

les idées fortes que je croyais les siennes.

 

Je pouvais me mettre à sa place, mais j’espérais facilement du monde qu’il

 

établît de lui-même une plus grande justice et je trouvais son combat

 

personnel encore assez jeune pour un aîné qui aurait dû se faire déjà au

 

carcan de la vie.

 

J’ai descendu les escaliers le plus vite que l’on peut.

 

La consultation est pleine ce matin à l’hôpital et les malades vont me

 

solliciter tout entier. Un café bu rapidement et j’en reprendrai un tout à

 

l’heure.

 

Je n’ai pu me résoudre à acheter une automobile et voyage dans des

 

autobus bondés.

 

Non que je n’aie pas confiance en ma capacité de très bien conduire ces

 

engins, mais parce que j’apprécie d’autant plus le service qu’on peut me

 

rendre en m’emmenant, pour un prix modique.

 

Une manie peut-être d’intellectuel que je n’avais pas autrefois, pendant le

 

temps de mes études. J’empruntais volontiers la voiture de mon père pour

 

me rendre dans une certaine banlieue où avec des amis des bancs

 

universitaires, il faisait bon discuter des manières et du temps, qu’entre

 

deux livres on passait au loisir de critiquer une musique ou à imiter dans la

 

paraphrase des auteurs et nos maîtres.

 

6

 

La pluie, qui n’a pas cessé de tomber hier durant la nuit, n’a pas reparu.

 

Le sol est gris. Dans mes vêtements, j’ai presque froid, mais je ne l’avoue

 

pas.

 

Et puis, je profite de l’hiver pour faire une petite cure en ne répondant pas

 

toujours aux exigences caloriques de mon corps.

 

Ne dit-on pas que j’ai tout d’un jeune homme, le même qui me visite et

 

s’enquiert du monde tel que je peux le voir à mon âge ou dans ma condition.

 

Cette dernière soirée, nous nous sommes entretenus de chapitres

 

intellectuels, comme ceux de ma vie.

 

Sans qu’il ait à formuler de critique sur un quelconque côté de ma vie, il

 

puise dans mon registre des arguments plus vifs au discours de sa loi

 

propre.

 

La surveillante m’a glissé l’ordre du jour. J’ai failli en perdre mes

 

lunettes, qui ne sont pas d’un grand prix et dont je peux me passer, mais

 

tout de même.

 

Les sempiternels cahiers de bord de la section.

 

Mon casier presque vide, et des collègues à l’affût d’un sourire ou de ce

 

contact presque rassurant des thérapeutes entre eux.

 

On ne peut passer sa journée à essuyer les larmes qui semblent couler

 

indéfiniment sur les visages des malades. Et dans le vitrage de la salle

 

d’attente, on est appelé « Bonjour, Docteur » des quatre coins.

 

Un tel effort de modernisme que cet hôpital où le béton, la pierre et le verre

 

s’allient harmonieusement, non pas peut-être pour affirmer une maturité

 

architecturale, mais quelque chose de plus estudiantin, qui rappelle que la

 

psychiatrie en est encore au stade du défrichage.

 

Pas de répit pour l’esprit qui court et j’ai l’impression de mieux connaître

 

les plantes de l’hôpital que les gens qu’on y rencontre, surtout le personnel.

 

Apprendre à connaître autrui, le monde des hommes qui vous fuit

 

insensiblement

 

. Existe-t-il une perception plus nette que l’affective, l’émotive? L’intellect

 

est-il libre d’amonceler des arguments qui délivrent l’individu de lui-même?

 

En progressant, on s’aperçoit que les patients ont souvent une intuition

 

nouvelle du langage, comme un bon peuple, qui peut enseigner plus que la

 

littérature technique.

 

De la pièce qui m’est réservée, j’ai fait avertir le premier consultant de se

 

présenter.

 

Certainement une jeune et belle femme. C’est ainsi que je les vois toutes,

 

mais je sais qu’elle est triste et repoussante.

 

D’un bonjour amical, j’essaye de l’encourager – le premier contact étant

 

souvent celui qui compte – elle me répond comme embarrassée.

 

J’ai compris assez ce que cela signifie mais affiche de n’y pas prêter trop

 

attention.

 

7

 

Ce que j’apprends de son allure, de son « air » m’enseigne de rebâtir avec

 

elle un autre être, peut-être différent de celui qu’elle aura jamais été.

 

L’empêcher de fuir en arrière vers un passé où elle ne peut que se perdre.

 

J’appuie son discours de notes prises sur des fiches interchangeables

 

qui peuvent me permettre aussi de retrouver l’ordre de son récit.

 

Ici, la féminité a presque totalement disparu, comme anéantie; je pense à

 

m’attacher à la reconstruire, l’image virile étant constituée par celle de son

 

jeune enfant avec qui elle entretient des rapports plus que difficiles, on

 

dirait même ambivalents. Cette affection qu’elle recherchait dans le père du

 

petit, c’est à lui qu’elle en fait maintenant la demande.

 

Le vocabulaire psy est riche de matériaux très propres à lui, comme ceux

 

d’une construction dont on n’entrevoit pas encore le plan final.

 

Chacun va sa route, comme les ouvriers d’un chantier, qui obéissant ou

 

non aux ordres d’un maître, s’en réfèrent aussi à leur art propre.

 

L’enfant est atteint d’un point de toux qui inquiète sa mère.

 

C’est à peu près normal, mais pourtant tout semble clocher.

 

Un abandon à une facilité ou à ce qui ne l’est pas; abandon au monde qui,

 

interpellé, reste sans réponse exacte.

 

Il n’y a pas de recettes au bonheur, et est-ce même tellement encourageant

 

d’être heureux ?

 

On parle du malheur et de la souffrance comme tremplin au saut du

 

progrès.

 

Son malheur contribuerait quelque part à assumer les efforts de

 

survivance du monde.

 

Ce n’est pas ce que je peux lui expliquer, car son malheur semble trop

 

durer.

 

Je comprends sa solitude, ce qui a pour effet de l’accentuer, mais je l’invite

 

à saisir les moyens de s’en occuper. Elle écoute difficilement, à mesure que

 

je veux redonner un sens constructif à sa tâche journalière qui n’en a peutêtre

 

plus à ses yeux.

 

Je valorise sa morale personnelle aux instants où j’ai le sentiment qu’elle

 

existe. J’essaye de l’apaiser, de la réconforter, lui redonner le sens de son

 

devenir.

 

Le temps présent reste ici totalement absent. Le passé est impossible à

 

assumer et l’avenir illisible, incapables où nous sommes de franchir

 

l’obstacle de ce présent irréductible, magma informe où la personne a cessé

 

d’être, pour un temps, on l’espère.

 

Jeu du transfert, accident de l’histoire ou dans sa nécessité même.

 

L’heure n’est pas à la philosophie.

 

J’ai du mal à ne pas convenir avec elle que les médecines qu’elle prend lui

 

ont vidé la bouche de la plupart de ses dents. Quelques unes ont été

 

remplacées en leur temps. Sa soeur est importune. Elle n’a pas de quoi

 

régler les frais de sa location. Le sol par moment se dérobe sous elle, comme

 

8

 

une jeune fille en pâmoison, et j’utilise des associations douces pour la

 

rassurer.

 

Seul, je ne veux pas conclure. Sans refermer la porte sur elle, je la guide

 

au dehors avec plus d’appui pour s’engager dans cet avenir incertain.

 

Je vais m’assurer que les plantes grasses sont toujours à leurs places

 

L’heure est morne. Pourtant la matinée se fait plus claire.

 

C’est le moment où un pâle soleil, derrière d’invisibles nuages avec

 

lesquels il joue, dessine des aquarelles légères sur un papier de soie qui fait

 

comme des tableaux où se distinguent quelques rayons de pur or.

 

J’ai pris l’allée qui monte entre les rosiers et quelques plants taillés comme

 

les aubépines de Proust, avec un carmin vif et un blanc âpre, telles qu’il me

 

semble me les rappeler dans les promenades de Swann.

 

Derrière la consultation, je sais du jasmin dont les fragrances me semblent

 

parfois même trop fortes.

 

Après viennent des feuillus, et l’espace déjà manquant, se réduit.

 

Qui croirait trouver ici un coin du monde, de toute rencontre, où la

 

végétation est si riche qu’elle appelle à un meilleur entretien des êtres et à la

 

confiance d’un plus grand amour ?

 

Dans l’allée fine, moult gens se croisent ou s’épient. L’un adresse un regard

 

d’inquiétude, l’autre affiche une rectitude consciente de sa charge. En fait,

 

le plus ou le moins, on a assez peu envie d’être accaparé par les soucis

 

d’autrui. Pas même moi qui me limite plutôt aux seuls cas que je traite.

 

Pour les autres on feint une curiosité mêlée le plus souvent d’indifférence.

 

Nous avons un « staff » dans un des sous-sols. Tous les traitants se pressent

 

pleins de gravité et les bras chargés de documentation vers le lieu de la

 

rencontre. Je mesure encore la distance qui nous sépare tous et de ceux des

 

patients qu’il nous apparaît parfois plus commode d’aborder.

 

L’hospitalisation est réservée à ceux qu’une décompensation sévère ou un

 

traitement mal supporté ont fait rechuter.

 

Dans la majeure partie des cas, les mêmes viennent nous revisiter

 

à fréquence régulière.

 

Rares sont ceux qui s’en tirent après leur premier essai. Ceux qui

 

m’occupent présentement, sont ceux qui ont recouvré la liberté, ou peutêtre

 

même ne l’ont jamais perdue.

 

Au cours de la présentation des cas cliniques qui sont ensuite discutés, et

 

après un bref exposé, j’ai laissé s’envoler mon attention, autour d’une

 

psychologie comportementale, de sentiments acquis de haine, de colère ou

 

de jalousie qui me ramène à examiner les patients qui m’ont laissé une

 

image vivante semblable. D’autres, avec moins de chance, semblent s’être

 

momentanément dissipés de ma mémoire.

 

9

 

La perversion du caractère est l’expression inconsciente d’un contrebalancement

 

nécessaire à des situations de faiblesse. Le droit et la morale

 

ont plus de place à tenir ici qu’on ne leur fait.

 

Les exhibitions de symptômes et les thérapeutiques à leur appliquer font

 

seuls l’objet de l’intervention qui doit être rapide.

 

A l’instar de Freud, dans un regard assoiffé de vengeance, je lis seulement

 

le regret d’un moi devenu dégradé mais qui continue à exister, et avec des

 

exigences narcissiques plus fortes, dans l’inconscient.

 

Ego à construire par le jeu des identifications et des problèmes de

 

jeunesse qui resurgissent et qu’on essaye de solutionner quand ils

 

apparaissent plus criants la nuit.

 

Décompensation après une longue insomnie ou d’affreux cauchemars.

 

La fatalité qui semble lier l’individu à sa peur entrevue en songe, apparaît

 

aussi dans l’interprétation de certaines conduites où la névrose s’enfle.

 

Le « staff » se conclue, sans notes, parce que je n’ai pas remarqué qu’il

 

fallait en prendre ; les questions restant essentiellement les mêmes, je

 

m’apprête à sortir. Le temps de ramasser courtoisement le stylo d’un

 

collègue et je m’engouffre à nouveau dans le couloir au bout duquel attend

 

la maladie, et la mortalité aussi qui avec chaque année apporte son lot de

 

disparus.

 

Le tumulte d’une bousculade presque enfantine se dissipe rapidement.

 

Déjà une jeune hospitalisée s’avance, amoureuse de moi parce qu’elle

 

réclame en fait mon affection. Elle me dédie quelques vers de sa façon

 

accompagnés d’une fleur au bout de sa main tendue. L’attention est délicate

 

et je l’en remercie.

 

Presque midi et je file me restaurer.

 

A mon retour, il règne un silence lourd dans la salle d’attente.

 

On peut suivre des jeunes gens échanger des cigarettes, tandis qu’agités

 

intensément le long de leurs membres, ils s’essayent difficilement à faire

 

jaillir du feu.

 

A la fin de la semaine, je rends visite à mes parents, comme environ une

 

fois par quinzaine.

 

Mon père, en retraite, n’aime pas les histoires de fous, et son visage est

 

simplement bon pour me le dire. Ma mère en est plus curieuse, quand isolé

 

à la cuisine avec elle, je lui parle de ce métier.

 

Est-ce que ce n’est pas le moment aussi de penser à fonder un foyer?

 

Ce qui rend les rencontres assez monotones.

 

Suit le repas traditionnel aux habitudes rigoureuses – une morale et une

 

religion qui feraient envie à un cardinal, mais le tout mêlé encore un peu

 

trop de superstitions à mon goût.

 

Durant mes entretiens, je laisse quelquefois tourner un petit magnéto et

 

j’écoute mes enregistrements en attendant l’autobus ou pendant le trajet.

 

10

 

Quelques repris de justice sont en traitement chez moi, au caractère

 

grossier, au physique parlant, qui me font l’effet de ce qu’ils sont dès avant

 

même que je les connaisse. Leur manière brutale ou la puanteur de l’ivresse

 

me répugne. Ainsi que leur fierté à taire les mauvais coups qui n’en sont pas

 

pour eux.

 

Je me plais avec ces malades à moins d’indulgence et j’investigue leur

 

physionomie générale, leur profil de criminel qui ont tant apporté à la

 

psychiatrie des débuts.

 

Des malades mentaux, ce sont presque les plus intéressants.

 

Le bandit est un homme au discours assez simple; il lui arrive d’être

 

humain et son regard se fait implorateur comme pour solliciter une

 

indulgence dont, lui, aurait fait fi envers un devenu semblable à lui-même

 

justement parce qu’il est question de sa faiblesse propre.

 

La faute ne lui incombant pas, il ne pense pas à s’en décharger sur un

 

interlocuteur présumé meilleur que lui et dont il ne cherche qu’à tirer

 

avantage.

 

A la nuit, j’ai tiré les volets et me suis plongé dans la lecture d’un policier.

 

Il détaille des caractères burlesques au potentiel très estimé du Crime.

 

Un coup de fil me tire de mon roman. Un psy attaché de justice me

 

raconte longuement ses cas, semblables au miens, comme résonants.

 

Des hommes qui ont pêle-mêle embrouillé la fin et les moyens. Ma lecture

 

que je cite ne semble pas trop l’intéresser.

 

Quelques uns de ces types se distinguent, mais pour lui ce sont tous les

 

mêmes. Du menu bétail.

 

Le crime est une maladie mentale qui peut tenter chacun de nous. On

 

pourra en reparler.

 

Pour l’heure, je n’ai même pas envie d’en rire. Lui me salue, bonhomme.

 

Une boisson chaude avant de dormir, et je m’apprête à attendre un

 

sommeil presque dénué de rêves, si ce n’est ceux dont je me souviens mal et

 

qui ne retiennent pas l’attention.

 

La séduction du mariage me fait sourire mais je crains d’avoir trop à

 

consacrer à une épouse ou à une famille, ce qui m’empêcherait d’être

 

productif dans mon travail et me retiendrait de progresser.

 

Il me suffit de l’expérience de ma vie.

 

Un article de psy que j’écris, sur une observation de routine et mon petit

 

magnéto m’occupent ce matin.

 

11

 

De bonne heure rendu, j’observe le ciel plus serein, rayonnant tel le visage

 

d’un patient qui dans un accès de bonheur artificiel, thérapeutique,

 

rendrait au monde toutes les marques de sa bienveillance.

 

On peut aussi interroger le ciel, comme les Anciens.

 

Tout a l’air ordonné dans l’univers, mais où se situe la maladie mentale?

 

Quel mal a pénétré le coeur et les cerveaux de ceux qui souffrent sans

 

pouvoir nous le révéler ?

 

Le monde en est encore à sa préhistoire pour que persiste, invincible, un

 

tel amoncellement de pourriture morbide.

 

Extirper les racines du mal pourrait permettre de solutionner les maladies

 

générales et psychiatriques.

 

Au kiosque le plus proche, j’ai pris un sandwich : le débiteur a la stature

 

solide mais les gestes contraints. Il n’apprécie pas trop les psy qu’il croit

 

faits pour nuire aux patients.

 

Une jeune fille qui se disait amoureuse de moi, a l’air de s’en être guérie.

 

Va et vient incessant de l’esprit. J’en profite pour lui sourire,

 

maladroitement, un peu forcé.

 

Dans mon bureau, je me prépare aux entrevues d’usage. Je pèse du regard

 

la pile des dossiers que j’aurais à compléter.

 

« Que le mal disparaisse et il n’y aura plus de pêcheurs » (Psaumes).

 

Je sors appeler mon malade qu’une autre patiente interroge sur la qualité

 

d’un traitement qu’elle supporte de plus en plus difficilement.

 

Après celui-ci, un autre lui succède qui est le type de la petite brute s’étant

 

fait casser le nez pour le règlement d’un paiement qui n’est pas venu à

 

point.

 

Bien sûr, il nie. Ce n’est pas qu’il ait été peu fier de ce qui lui était arrivé.

 

Il se laisse gronder mais prétend pour sa défense, égayer un peu une vie qui

 

autrement ressemblerait à la végétation d’une légume.

 

Quelqu’un un peu trop direct, s’est ri de lui à sa sortie de l’entretien.

 

La statistique nous enseigne que ces cas de truands ne sont pas aussi rares

 

qu’on pourrait le supposer.

 

J’ai consulté ma montre machinalement mais ma gestuelle qui singeait

 

une mise en garde a ainsi été mal interprétée par une patiente.

 

Elle me suit de son regard lourd et inquiet.

 

On a souvent essayé de contacter le lien entre l’heure et la névrose.

 

12

 

L’heure est celle de l’horloge pour le malade. Dans le milieu qu’il habite,

 

qu’il visite à loisir pour s’instruire de lui-même, il est à la recherche de ce

 

que des écrivains ont décrit comme l’heure fatale, celle qui prédit ou

 

préinscrit l’accident, le crime. Minuit, partage artificiel des jours, est

 

chargé de symbolique.

 

Frustré par l’heure et son appel fatal, il l’est plus encore de ce qu’elle

 

pourrait ne pas l’être. L’incident doit se produire et il s’est réellement

 

produit, pour compléter le tableau d’un entendement où il manquerait.

 

D’humeur plus sauvage, malgré ce jour si clair, j’amène un nouveau

 

patient à s’interroger plus à fond. Les révélations affluent: les sautes de

 

tension du courant sont vécues comme des facteurs entremêlés au destin.

 

Dans le dédale où s’enchevêtrent les arguments électriques, la pensée est

 

ressentie comme un facteur général participant à l’état de tension ou elle ne

 

devient plus libre de son devenir ni d’aucune fantaisie.

 

Un de mes collègues avec lequel je discutais cette remarque, m’indiqua

 

que la pensée devait, informelle, dépasser la vitesse de la lumière, ce que je

 

convenais sans pourtant penser que ce ne pouvait être toujours le cas, la

 

pensée n’étant pas toujours absolument abstraite.

 

Après ces heures d’occupation, sont venues d’autres, comme les vaches

 

maigres de Pharaon, plus stériles, plus vides, je ne dirais pas plus néfastes.

 

L’esprit se déploie dans des évaluations de la statistique de son devenir

 

mais celui-ci ne peut lui-même dans son ensemble qu’être moral.

 

Où les carcans moraux peuvent nuire à cette évolution statistique

 

délibérée dont on ne peut arriver à jouir pourtant sans eux.

 

La salle de détente des thérapeutes n’est pas l’endroit que j’affectionne le

 

plus, parce que je n’y ai pas le plus grand succès.

 

Mon interrogation du crime comme passion et folie me laisse souvent à

 

court dans un lieu où l’on se documente sur les sujets de pure psychiatrie.

 

Sans fuir la recherche intellectuelle, mais moins sophistiqué, je me réserve à

 

un vocabulaire plus réel. Las d’entendre des terminologies à la phonétique

 

injurieuse et qui ne désignent qu’un ordre d’idées très insaisissables encore,

 

je me suis pris à flirter avec une collègue psychologue dont les dons, plus

 

que ses charmes, l’ont habituée à cette expérience facile et qu’elle croit

 

méritée d’une moitié au moins du monde, une fois appréciée sa population

 

masculine.

 

Non qu’elle se désintéresse des femmes, mais la concurrence est toujours

 

déloyale si elle tourne à son désavantage.

 

Ma psy morale ne la retient pas beaucoup, à laquelle elle n’estime devoir

 

se reporter que pour apprécier mieux en comparaison les analyses au sang

 

frais et bouillonnant qu’elle étale.

 

13

 

Elle essaye simplement de me désarçonner, sans perdre de l’oeil une

 

maturité qu’elle envie.

 

Ses cheveux bruns retenus en une queue de cheval par un noeud brillant,

 

quelques mèches encadrant un visage hâlé et aux yeux clairs dessinés, elle se

 

monte sur des talons mi-hauts qui portent ses jambes fines et tiennent droit

 

son buste moulé.

 

La plus grande moralité des femmes est tout de même un sujet qui

 

l’intéresse, mais aussitôt abordé, comme pour lui laisser la force de plus de

 

mystère, elle me quitte, lumineuse, après un salut presque insensible.

 

J’ai eu un maître qui n’est malheureusement plus. Il cherchait les

 

fondements de la psy dans la loi morale et l’établissement premier par

 

Moïse d’une règle de vie sociale qui devait servir à prévenir les excès, sans

 

doute de l’orgueil. Une loi qui pût, à la fois se résumer dans une contenu

 

livresque et aussi s’ouvrir à une démarche discursive, aborder tous les

 

chapitres du temps, évitant un désordre philosophique trop grand, mais

 

avec une méthode comme enracinée dans la tradition de vie des apôtres.

 

Ce psy cherchait dans la prêtrise, la source de la médecine moderne et

 

fondait son raisonnement sur l’essentiel de la morale, la qualité du pardon.

 

Il a essayé de redécouvrir les pratiques rituelles, magiques des Anciens,

 

sans parvenir à en établir le code explicatif, le sens. Ainsi fait, ses livres et

 

ses études sont restés dans l’ombre.

 

Pour moi, la loi hébraïque est morale mais aussi concurrente de l’édifice

 

d’un veau d’or. C’est à dire qu’elle révèle le danger où est le monde d’une

 

idolâtrie et qu’elle nous guide pour lutter contre elle.

 

L’idolâtrie absolue, le veau à tête humaine, même s’il possédait toute une

 

magie de gouffre, n’en reste pas moins un veau oedipien, détenteur d’un

 

oracle que n’apprécient que ceux qui le louent ou s’y soumettent. Défaite du

 

sens. Perte de la maîtrise de son devenir face à un diktat intriqué dans de

 

fausses valeurs.

 

Le groupe qui le revendique est aussi malade de lui-même; de son

 

élection.

 

Le prophète tente de le ramener aux règles de la morale essentielle mais il

 

est sacrifié à cette perte de sens.

 

L’idolâtrie et son piège sont l’attribution de valeurs sémantiques à un faux

 

rituel, ou qui a perdu sa correspondance avec l’ordre du monde.

 

14

 

Cette mystique repose sur la méconnaissance de la mort et la cultive en

 

quelque sorte.

 

Ainsi, toute parcelle de la connaissance qui nous échappe peut fonder une

 

idolâtrie parce qu’elle confère au péché, dit de connaissance un caractère

 

d’irrémission.

 

S’y oppose le pardon ou abandon de l’idée de vengeance, la foi dans une

 

justice que le monde, mais aussi les hommes révèlent.

 

Redonner un sens à la Loi, réapprendre au patient à préférer une justice

 

immanente qu’il lui appartient seulement d’aider, c’est l’amener à

 

réintégrer un corps, à accéder au sens de ses actes quotidiens dont il

 

retrouve la mesure en lui.

 

Le culte de la mort ou de la fatalité de l’oracle acceptée sans lutte,

 

introduit à l’avance en soi une part de la mort, erreur majeure qui achève

 

de tout dévorer.

 

Le crime lui-même est renoncement devant l’oracle, qui se veut

 

impardonnable, pour marquer qu’il échappe à la vie, qu’il est inexpugnable,

 

et les prophètes, avec le pardon, enseignent de le fuir, ainsi que l’assemblée

 

des querelleurs, pour ne pas risquer de s’enfermer dans l’amertume.

 

L’amour n’y suffit, puisque la mort semble tout emporter. Alors comment

 

déjouer cette idolâtrie qui prétend tourmenter indéfiniment?

 

Comment se réinventer devant les abysses promises d’une mort, impure

 

par excellence, prouver une vie éternelle qui n’est qu’un acte de foi facilité

 

plus ou moins par le milieu où l’on entre?

 

Les malades ont souvent grandi en l’absence d’ordre moral.

 

Frustrés de protection, raillés dans leur candeur ou leur simplicité, ils ont,

 

par imitation d’abord, peu à peu développé un sens amer de destruction de

 

soi et des autres, renonçant au tumulte d’imaginer une éternité, mais

 

s’appliquant à l’expérience de la souffrance et de la mort.

 

Le monde de la perversité n’est pas le seul à exiger le recours à la psy.

 

Des chercheurs et des utopistes, imaginant de sécréter des idées trop

 

neuves, en rupture avec le monde, réclament le secours de la thérapie.

 

Qu’ils aient ennuyé ou manqué de l’intérêt nécessaire à leur équilibre, et

 

ils recherchent une panacée de justice dans la loi du talion.

 

Exaspérés par un monde intéressé et où ils ne trouvent pas d’aide, ils s’en

 

vont compter sur celles de psy, plus soucieux de leurs travaux que capables

 

de les soutenir réellement.

 

Ces révolutionnaires sont un levain, dont peut-être je fais partie, mais je

 

n’ai pas encore courbé sous le vent.

 

Je continue avec enthousiasme à explorer jusqu’aux réponses que je

 

m’apporte à moi-même, à enregistrer celles que mon métier me découvre.

 

15

 

Le froid m’a gelé les os. L’hiver, venu du continent, ne subit pas

 

l’influence de la mer, pourtant proche.

 

Un ancien ami de passage, m’a trouvé plus occupé de mes fonctions que

 

par le passé.

 

Au cours d’une projection, entre le réel et l’imaginaire, ma pensée est

 

sollicitée par des associations diverses. Pourtant, en compagnie d’amis, le

 

monde paraît différent, et pour mieux se prouver qu’on est bien ensemble,

 

on dénigre facilement l’univers des autres, mais qui pourrait se révéler

 

d’une plus grande richesse. On ne peut participer d’aimer tous et toutes à la

 

fois.

 

Les informations recueillies au cours du nycthémère, parfois les plus

 

anodines, s’inscrivent dans notre pensée pour constituer une source

 

commune où puise notre rêverie et dont elle élabore sa construction.

 

Chercher trop le pourquoi des choses, n’amène parfois à aucun débouché,

 

sinon celui-là même de notre liberté qu’on doit préserver.

 

Les êtres, fermés de droit, ne livrent que difficilement un secret qui leur

 

échappe.

 

Opaques à nous-mêmes, nous pouvons l’être plus encore aux autres.

 

Le Psalmiste questionne les erreurs qui nous guettent, écueil difficile

 

d’approche; prônant une pureté qui réclame l’abnégation de soi.

 

A ma façon, je suis un prêtre aussi qui ne craint qu’assez peu la faute,

 

néanmoins je me méfie de trop d’orgueil où je finirais par m’absoudre tout

 

seul, insoucieux du parti à tirer de la communication.

 

Le domaine sexuel est riche d’importance, comme celui de la morale qui le

 

sous-tend et le fonde.

 

La réussite sexuelle est conséquente d’un effort d’imagination aussi

 

brillant qu’il suscite l’expérience selon une démarche plus fournie de

 

motivations et qui convient mieux de la conduire.

 

Les êtres sont sexués, pas tous sexuels.

 

Cette préoccupation est majeure, en psy, à savoir que l’harmonie du couple

 

doit aider à vaincre l’ordre de la culpabilité.

 

De fait, chez un patient en bon accord avec son partenaire, la préexistence

 

d’un souci moral frustre l’équilibre et l’accomplissement d’une vie

 

amoureuse idéale.

 

16

 

J’ai accepté aujourd’hui un patient en consultation chez moi.

 

Arrivé plus tôt que prévu, il est demeuré au salon, tandis que je feuilletais

 

un article de médecine dont le contenu m’avait quelque peu échappé

 

premièrement.

 

Assis à mon bureau, je le guette en même temps. Il n’a pas de lecture pour

 

le distraire et promène son regard à l’entour, ou s’arrête dans une pose plus

 

méditative.

 

Son oeil sévère, quelquefois plus inquiet, m’attend, vide.

 

Il est assis, encore embarrassé de son manteau gris que je l’invite à quitter

 

aussitôt qu’il prend place devant moi.

 

D’un langage direct et presque convaincant, il me parle comme s’il me

 

connaissait tout à fait, et de choses dont je ne sais d’où il les tient.

 

Sans doute un peu de paranoïa qu’il masque et je saisis peu à peu le sens

 

de ses phrases fantasmatiques, protégé d’un monde dont il n’attend que des

 

coups. Je retrouve les aspects de sa personnalité qui se redessinent pour

 

moi.

 

Déréglé, sans grossièreté, il est contraint par un univers qui semble

 

d’autant plus vaste qu’il est le seul à l’habiter.

 

Non pas le rejet total de tout ce qui l’environne, mais une perception aiguë

 

et singulière où il est reclus, où il se perd.

 

Habitué au mépris des autres, il élabore des sentences graves sans en

 

châtier le style.

 

Quelque chose d’assez pur en lui, malgré tout, mais une réalité dont il a

 

perdu le langage, même s’il essaye à sa manière de la reconstituer, l’ont

 

déconnecté du monde imperceptiblement, lui ont fait perdre un bonheur

 

auquel il a droit et qu’il ne s’habitue plus à réclamer, une saveur des jours

 

qu’il tente vainement de réinventer.

 

Malgré une culture étendue, il est parvenu à un châtiment de lui-même qui

 

s’aperçoit jusque dans la manière avec laquelle il sert les coudes sur les

 

flancs et rejette machinalement sa tête en arrière, qu’aucune mèche ne vient

 

pourtant déranger.

 

J’aime à penser qu’il puisse lui plaire que je l’aide, à la révélation qu’il me

 

fait de sa naïveté, et le sentiment d’échapper à mon rôle ne me retient pas.

 

J’estime ses révolutions, son attention philosophique m’émeut un peu.

 

Il me plaît de m’investir en lui, parce qu’en homme de goût, il se refuse à

 

revenir en arrière, à renier ce qu’il a aimé, du moins c’est ce qu’il m’en

 

semble.

 

Je crois l’apercevoir mieux, mais son histoire se dissipe peu à peu pour ne

 

laisser que son regard aiguisé et une certaine application à ses manières.

 

Son maintien droit interdit qu’on le suspecte et sympathique, il a quelque

 

chose d’une personnalité presque morale, dont il se joue. Il s’imagine autre,

 

et par le jeu du transfert, je m’imagine un instant à sa place, comme pour

 

pouvoir mieux l’aimer, mais sans exagérations.

 

17

 

Il ne se complaît pas en son état, mais comme la résultante d’un jeu de

 

mauvaises occasions, il insiste sur le manque de soutien de son entourage,

 

une vie amoureuse ayant tôt échoué sur des rivages de frustrations.

 

Je pense à cette faiblesse que d’accepter son transfert, mais j’ai moins le

 

sentiment de manquer à l’aide que je puis lui accorder.

 

Je connais peut-être mieux la mienne, ainsi.

 

En se levant, sa bouche s’est plissée dans un rictus indélicat, qu’il emporte

 

avec sa victoire.

 

Des problèmes, je puis lui en faire connaître; c’est un argument que je

 

garde.

 

Je ne l’ai pas raccompagné.

 

J’ai envie de rester avec moi-même, rediscuter les termes de mon discours.

 

Se connaître à travers les autres mais rester prudent avec des patients qui

 

sont le plus à même de nous faire abjurer notre moi, si on les considère avec

 

le plus d’aménité. Je sais que cela peut-être dangereux.

 

Mais n’est-ce pas à cela que j’ai aspiré, une abnégation de soi ?:

 

laisser un autre se repérer à travers l’inventaire qu’il peut faire des forces

 

que je possède au cours de notre échange.

 

N’est-ce pas cela vraiment aimer? Donner tout de soi au même, une fois;

 

se réinventer à chaque fois et recommencer. Débile !

 

Depuis longtemps je n’ai pas fait fonctionner le récepteur de télévision. Le

 

programme me paraît terne; pourtant je m’y arrête. Un questionnaire-jeu

 

où je me flatte de trouver les réponses exactes, sinon une réponse.

 

Je suis devenu bien charitable vis à vis de moi-même. Je me sers du thé,

 

me lève téléphoner à une amie, sans trop savoir ce que je vais lui dire, ou

 

que je ne m’avoue pas: la morale prônée pour autrui, quand elle devient

 

plus exigeante pour moi, me réserve des surprises.

 

Qui a dit qu’on possède en soi la mémoire du temps tout entier ?

 

J’ai l’impression d’avoir vécu un accident existant déjà ou que j’aurais

 

vécu auparavant. Quelque chose à quoi je devais m’attendre, que j’ai

 

sollicité moi-même.

 

Echanger son identité avec son patient est un acte de charité, mais c’est

 

bien peu psychiatrique.

 

Est-ce qu’on ne doit pas aller jusqu’au bout de ce qu’on vit, qu’on étudie ?

 

N’y a t-il pas une hypocrisie à se protéger soi-même de ce que finalement

 

on ne pourra qu’apercevoir ou décrire, sans jamais en avoir soupesé le

 

caractère d’existence réellement ?

 

18

 

Je ne me souhaite pas d’être patient, mais j’ai lu des revues où l’expérience

 

de la maladie, donne au psy une dimension humaine, comme une passion

 

qui le délie de s’introspecter.

 

e connais les éléments du tableau, pourtant je perçois déjà que j’ai moins

 

de prise sur moi, sur ma conscience, comme si mon raisonnement pouvait

 

s’échapper si je ne le retenais, automatique, autre que moi-même.

 

n vit la vie d’un autre, tandis qu’il semble vivre la nôtre.

 

Est-ce contre la morale ? Et je me retrouve à m’examiner avec la lentille

 

qui me faisait regarder les autres.

 

qu’y a-t-il d’anti-moral à s’imaginer un autre? Dénoncer des valeurs qui

 

n’en sont même pas pour l’autre, et vice-versa?

 

Si l’on a tant peur de fauter, il vaut mieux ne pas croiser le chemin d’un

 

quelconque autre !

 

Je n’envisage pas cela comme une tâche, mais un point de départ, qui doit

 

me permettre de comprendre dans quelle mesure le devenir de justice est

 

solvable, probable, l’inversion des rôles capable de donner de vivre de

 

multiples possibles, qui réalise l’être en prêtre-dieu, comme prêchait Jésus.

 

Ne vivre sa vie que comme telle, c’est être totalement prédestiné, et ne pas

 

pouvoir prévoir aucune aventure, laquelle étant elle-même le creuset où se

 

joue la faute, mais où il est possible aussi de lui résister.

 

Quelle sera la réaction de mon entourage à cette manière nouvelle qui

 

sera dans ma communication avec lui, me faisant risquer peut-être des

 

malentendus ?

 

Aurais-je la force de vaincre le flot qui peut m’entraîner à reculer ?

 

Je m’établis dans une saine lecture. Avec le livre, j’essaye de développer

 

les idées qui semblent me fuir. Réunifier mon moi.

 

Puis-je espérer d’autrui si je désespère de moi-même ?

 

Un autre thé achève de me rasséréner. Il me semble que je me blottis dans

 

un fauteuil du salon, sous une lumière plus faible.

 

Coi, je suis moi-un autre, que je n’ai peut-être pas désiré être.

 

Je cherche une nouvelle manière de cohabiter avec cet autre.

 

Etre seulement soi, ce n’est pas jouer, au sens de Nietzsche.

 

Suis-je en train de devenir pervers ? Je ne connais pas de morale sans une

 

épreuve et espère que ce n’est pas l’orgueil qui m’a dicté celle-là.

 

Le silence autour de ma journée est comme la moitié d’un siècle écoulée

 

par une matinée de printemps. Devenir ce que l’on est déjà ou redevenir ce

 

19

 

que l’on a été, dans un temps imaginaire, plus lié à notre vie que la réalité

 

même de la lumière qui nous inonde.

 

Le parfum des années passées à n’avoir pas compris notre douleur

 

d’aimer, d’exister, et risquer de tout perdre ?

 

A-t-on jamais réellement acquis quelque chose ?

 

Les roses paraissent fanées. Ont-elles jamais donné leur parfum ?

 

Le jour paraît rouge à travers la vitre, et sa lueur irréelle. Jamais je n’ai

 

plus eu l’impression de ressentir ce qu’est de vivre, même si cette expérience

 

de moi-même est celle d’un autre : aimer à tout pardonner, s’oublier soi et

 

s’abstenir de le commenter dans une abnégation totale.

 

L’acquis d’une vie où l’on n’a, à soi, rien, sinon ce qu’on possède sans

 

l’avoir réellement goûté. Vaincre une mort qui nous fait risquer de tout

 

laisser échapper.

 

L’analyse seule ne me retient plus. Je cultive un nouvel art de vivre et

 

m’essaye à redessiner les eucalyptus qui me parlent comme pour me

 

réclamer une plus grande attention, dans lesquels je trouve une mise en

 

demeure à mon être rigide de vivre et d’aimer.

 

Accepter un transfert qu’on ne peut refuser ou abandonner un combat

 

moral qu’on n’aura pas même entrepris ?

 

Ma voisine est venue me demander des nouvelles, comme par le

 

pressentiment que quelque chose n’allait pas, mais ce n’est que l’impression

 

que j’en ai. L’effort d’attention demandé me paraît de réinventer le monde

 

imaginaire.

 

Mon esprit vague, indifféremment, comme ensommeillé.

 

Je me remets à penser à part moi, que l’esprit est créateur de toute chose

 

et qu’il invente des dimensions nouvelles où il se meut comme avec une

 

liberté agrandie. J’essaye de pousser mon exploration, mais craignant des

 

chemins étendus à découvrir, j’ai peur de me nuire à moi-même.

 

Dans le monde éternel, accompli, toute chose qui dure ne peut plus être

 

combinée avec l’erreur.

 

Que tant de fautes ne soient que des erreurs de parachèvement du temps

 

me fait repenser à Proust.

 

Cette voix qui monte en moi, et je discute du pourtour de mon être.

 

Est-ce le moment de se demander pourquoi le transfert est maudit, quand

 

il devrait être une expression essentielle de l’amour.

 

20

 

On ne peut non plus vivre dans l’asepsie totale.

 

Accomplir sa peur et son inconnu dans une révolution sur soi du temps,

 

qui définisse totalement nos tenants et nos aboutissants, peut-être?

 

Le parfum, la couleur, la musique de l’esprit n’ont-ils leur registre que

 

dans l’ordre de l’éthique du matériel ? Ne sommes-nous que des

 

algorithmes déridés parce qu’incapables eux-mêmes de se contrôler?

 

L’envie de regoûter le contact plus vif et plus ardent de la vie me ramène

 

à cette femme belle et désirable qu’autrefois j’aurais aperçue avec pitié et

 

désolation. Rien ne peut m’arracher à la contemplation de l’être dont la

 

question de l’entité se représente pour moi avec acuité.

 

Pourtant, dans l’infinité des mondes qui se côtoient qu’est-il s’il ne m’est

 

pas transparent, si je ne puis saisir en quoi il me ressemble ?

 

Une pointe de ses seins m’a fait légèrement rougir quand je l’ai devinée.

 

Moins maître de moi, je me demande si j’ai le droit de trouver une femme

 

attirante, si j’estime qu’elle restera entièrement, même nue, indémontable,

 

irréductible à ma perception d’aucun élément essentiel.

 

Je croyais pouvoir mieux connaître les êtres, même si j’étais moi-même

 

plus imperceptible à mon entourage.

 

Sa blouse est d’un tissu léger. Rien ne laisse voir son âge exact et je ne

 

crois pas qu’elle ait un homme dans sa vie.

 

Les arbres me semblent rougis, comme par une tension de mes yeux

 

gorgés de sang chaud. Un rouge révolutionnaire, impur, qui est peut-être

 

celui du crépuscule.

 

Quelque chose m’arrête, me frappe, comme le sentiment d’une mort

 

incontrôlable insinué en moi. Je le lie à la peur de l’idolâtrie, à un goût

 

innommable ou un irrespect de l’ordre fait des valeurs.

 

J’ai appris à douter de ce que je croyais si fort établi en moi qu’il m’était

 

impossible d’en imaginer l’accès interdit aux autres.

 

Le rouge d’envie ou le rouge à lèvres d’un sourire qui persiste même alors

 

qu’on croit l’avoir balayé. Une peur rageuse de l’idole, du Sphynx dont on

 

devient la cible, le voyageur solitaire.

 

Les voix mielleuses des démiurges guettant Ulysse, de retour de Troie,

 

appelant leur proie à s’échouer sur des rochers abrupts et froids, ou à périr

 

dans des gouffres amers.

 

Le mirage éternel du capitaine aux prises avec le mal d’aimer et celui de la

 

mer, qui confond dans le fog, ses nefs et des vaisseaux fantômes

 

21

 

superbement surgis de l’ombre, pour annoncer les temps derniers de

 

l’Apocalypse.

 

A dire vrai, je ne sais pas si au détour de cette aventure, j’aurais encore

 

assez de force pour l’avoir acceptée.

 

Le monde qui s’ignore, devient fou. S’il achève de se connaître tout à fait,

 

parviendra-t-il à reconnaître l’histoire de son aventure autrement que

 

comme une autre folie et sa douleur.

 

Contrôler ce qu’on n’a été que dans l’imaginaire, à travers les autres; ou le

 

vivre soi et n’en plus se relever ?

 

De retour à la consultation de l’hôpital, je m’arrête plus au désir

 

d’entreprendre un bout de conversation. Avec le sentiment de pouvoir plus

 

aimer, je me demande si j’ai pu aimer qui que ce soit jusqu’à présent.

 

Je partage l’idée immorale du sacrifice de soi, qui me rappelle aussi à un

 

désir de vivre.

 

Une injure faite au monde est quelque chose qui m’atteint.

 

A n’avoir pas connu la douleur autrement, peut-être parce qu’elle me

 

fuyait, je me prends à l’aimer maintenant, et comme telle, elle devient plus

 

dangereuse, plus séduisante.

 

L’idole est un monde réservé dont il nous reste à vaincre l’inconnu.

 

Lui trouver un sens, la faire tourner, nous enseignera à vaincre son oracle

 

oedipien.

 

Je recherche en moi cette pureté qui ne m’apparaît plus, quoique je croie

 

qu’elle s’y trouve en filigrane. La souffrance, elle-même impureté, me rend

 

invisible à mon propre regard. J’appartiens aussi, désormais, plus à un tout

 

que peut-être ainsi je sollicite.

 

L’idole paraît immortelle, parce qu’elle se représente sous le savoir de la

 

douleur, invaincue tant que celle-ci ne l’est pas.

 

Je participe à une séance de thérapie par l’occupation. Les femmes

 

cousent ou tricotent, font de la broderie.

 

Des hommes jouent aux dames, aux échecs ou fabriquent des objets avec

 

des allumettes ou des pinces à linge. D’autres dessinent, s’intéressent à de la

 

22

 

lecture. Ici l’on fait du travail sur cuivre ou du dessin sur bois au stylet

 

électrique.

 

La concentration la plus grande réclame de tous des efforts où ils

 

s’épuisent rapidement.

 

Quelques uns, plus près de leur sortie, sont occupés à des opérations de

 

calcul assez élémentaires.

 

Un avis m’est demandé sur une jeune fille hospitalisée en observation, et

 

qui pourrait passer à la consultation.

 

Si j’en juge par son dessin adroit, le choix harmonieux et délicat des

 

couleurs, elle est prise par son sujet, qui ne lui est du reste pas imposé.

 

A l’aide de gouaches, elle compose habilement des bouquets multicolores,

 

entrelacés, ou bien est-ce un verger entouré de buissons?

 

Je m’assois près d’elle après lui avoir été présenté. Mes fantasmes me font

 

plus proche du malade, quand je les sens qui me pressent de resurgir à ma

 

pensée.

 

Je puis être objet d’intérêt pour la même patiente qui l’est pour moi.

 

J’imagine à nouveau le transfert, deux êtres échangeant leurs positions

 

relatives mais la jeune fille ne joue pas à ce jeu là, qu’elle ignore peut-être.

 

Elle ne cherche pas le risque d’une confrontation compromettante et me

 

paraît assez maîtresse d’elle-même. Ce qui fait l’entretien court.

 

Je dois dominer un sentiment que je contrôle de moins en moins vis à vis

 

du genre féminin. Je ne me connaissais pas si fallacieux, ou même pervers.

 

J’abandonne les remarques faites de sa chevelure gardée chaude et d’un

 

blond roux séduisant, même à la lumière artificielle, de son regard serein et

 

trouble à la fois, de sa mise vétuste qui trahit pourtant sa féminité.

 

Très peu en rapport avec les symptômes plus vrais que me commande

 

d’explorer ma tâche.

 

Je m’imagine aussi assis autour d’une de ces tables, m’efforçant de

 

confectionner un assemblage aux allures artistiques, ou une structure

 

utilitaire, mais le dégoût qui monte peu à peu en moi m’en détourne.

 

Je suis passé au secrétariat du personnel me faire mettre en congé pour un

 

mois, un peu plus tôt que le programme prévu prétextant d’un travail de

 

publication dont j’attends même une promotion.

 

23

 

Je serai remplacé assez facilement, peut-être un peu trop tôt.

 

Quelques jours de routine encore, et je serai soit ramené entièrement à

 

moi-même, soit un peu plus perdu.

 

Je me suis replongé dans la lecture de revues friandes du crime, passion

 

qui me paraît à moi-même double, comme une seconde nature appelant de

 

son vertige. Je n’ai pas assez connu que j’étais avide de bien, mais aussi

 

capable d’être découragé par la maladie, dérangé par le fatalisme et son

 

échec.

 

J’aurais mieux établi de me garder du piège de ma propre faiblesse.

 

Il m’a repris de douter de quelques gens et de fautes qui seraient

 

irréductibles à mon pardon – qu’importe mais à celui aussi de la loi.

 

L’excommunication, qu’elle soit celle du paradis, ou de l’amour tout

 

simplement, sanctionne une faute irrémissible.

 

On ne peut concevoir de liberté essentielle, où auparavant qu’il ait fait un

 

quelconque de ses choix, l’homme serait entièrement pardonné. Avec la

 

force de douter, je conserve celle de mes choix, de mes actions.

 

Bien sûr, on peut préférer une histoire dont tous les hommes sortiraient

 

comme lavés; mais le libre arbitre existe et doit demeurer tel.

 

J’étais pressé de questions sur la qualité de l’amour; et s’il suffisait de

 

donner, ce dont je me sens encore parfaitement capable.

 

Mais ce don de moi et d’autrui me paraît plus intangible, comme si je

 

n’étais pas sûr de tout donner ou que j’aie perdu assez de l’estime d’autrui.

 

Je me suis retrouvé sur le palier de ma voisine. Elle semblait m’attendre.

 

J’ai appris qu’elle vit d’une pension de veuve, qu’une enfant jeune et

 

mariée, n’entretient avec elle que des relations distantes et courtoises.

 

J’aurais compris qu’ainsi, son âge qui me semblait incertain, la fait mon

 

aînée de plusieurs années.

 

Encore une fois, j’ai cru qu’elle percevais une sorte de désespoir ou de

 

doute sémantique en moi. J’ai tenté de rentrer dans ma réserve mais elle

 

s’est faite plus insistante, commençant assez rapidement le récit d’amours

 

nombreuses, et vaines aussi, si l’on considère qu’elles l’ont très peu

 

marquée.

 

A l’aise dans un peignoir léger mais pas indiscret, qu’elle semble priser,

 

elle me tend d’office du thé, accompagné de petits fours. J’y goûte un peu, et

 

soucieux de ne pas changer complètement de peau, je me replis

 

tactiquement, et rentre au logis.

 

24

 

J’ai remarqué un intérieur soigné, et plus de goût que de moyens.

 

Je me demande si je ne me suis pas envolé un peu trop brutalement.

 

Dans la soirée, je lui ai fait porter une gerbe d’oeillets et elle, peu

 

embarrassée, en m’indiquant qu’elle les a reçus comme pour me remercier,

 

m’introduit aussitôt dans sa chambre.

 

Quelle malchance d’entrer dans l’intimité d’une femme que je n’ai pas

 

cherché plus tôt à connaître.

 

Notre attirance physique parvient rapidement à son paroxysme et je veux

 

déjà me retirer de cette expérience avec le plus de prestige possible.

 

Passé le premier essai, que me restera t-il de cette rencontre ?

 

Je me retrouve un instant moi-même, flatté d’être celui qu’elle pressent

 

que je suis.

 

Le transfert est aussi cet étonnement de deux êtres qui se cherchent et

 

s’aiment, tentent de s’accomplir l’un en l’autre, par le don de soi, en

 

prévenant insensiblement les désirs d’autrui.

 

Il est réalisé dans un ordre élaboré et intelligent de la communication,

 

dans la relation du couple, dans son établissement avec les autres.

 

Si le transfert se passe comme l’entrecroisement de deux voies singulières,

 

il peut être aussi un vol délibéré par l’un du choix et du mérite d’un autre,

 

l’accaparement aussi d’une invention qui n’est pas la sienne.

 

Au contraire d’une promesse de dépendance honnête et fière dans un

 

respect mutuel qui délivre de l’intelligence de soi, il peut n’être qu’un viol.

 

Je ne suis pas ici plus satisfait de mes rapports sexuels que je ne l’ai été

 

avant.

 

Qu’importe, je cherche une réponse à des questions que je ne sais pas très

 

bien encore formuler, que la lecture d’autrui aurait autrement tardé à

 

m’apporter.

 

Je me suis rendu au centre de documentation universitaire pour faire

 

appel aux services d’un petit ordinateur. Comme d’autres confrères, j’étudie

 

ses facultés de classement, l’élaboration de son discernement comme modèle

 

à la logique de pensée humaine, comme aux erreurs de cette logique.

 

Imaginer utiliser l’ordinateur pour lui soumettre de circonscrire les

 

rapports de l’intelligence avec autrui, c’est ce qu’on fait même quand on le

 

sollicite.

 

25

 

A la limite, un hologramme parfait, comme une bible résumant les oracles

 

du temps, livrerait les termes inclus du transfert et ses secrets. Comprendre

 

ce qu’est de comprendre, ou se faire sauter la cervelle pour y arriver, en

 

exigeant du programme des tensions électriques qui ruineraient l’équilibre

 

des tensions de surface du monde, ou les éroderaient.

 

Comment alors déjouer la parole de l’oracle, sa malédiction possible – ou

 

au contraire en tirer le meilleur profit ?

 

La malédiction du transfert est liée à un devenir sémantique incompris.

 

Elle nous emprisonne dans notre propre insatisfaction, nos exigences

 

impatientes, la difficulté à se trouver une place; mais elle est due aussi au

 

refus de l’hologramme, même seulement imaginé, de nous livrer le secret de

 

l’observation de nous-mêmes, ou de ce qui serait une connaissance du

 

transfert après les prémices de l’expérience.

 

Avant de résoudre historiquement le problème de cette pâte inaccomplie,

 

on en accepte la malédiction.

 

Entre-temps, la solution serait d’échapper à l’incompréhension de ce

 

qu’est donner et recevoir.

 

Ou bien, après qu’on aura imaginé un premier hologramme, en imaginer

 

un autre.

 

Le dessin suranné des années chiffons où le passé est intriqué dans une

 

maille confuse avec un présent diffus, fait comme un brouillard

 

impénétrable et que déchire la douleur physique naissante.

 

Je n’oublie pas un trait de caractère que j’ai aimé en moi, et auquel je

 

m’accroche de la dernière énergie, une certaine force ou un accent mis aux

 

instants qui passent, et qui me fait espérer. Un goût profond comme extrait

 

d’une mare trouble, qui sans rien refléter, garde en son sein l’histoire du

 

monde, ancienne et nouvelle.

 

Pour croire que je puisse encore vacciner de leur goût du mal de simples

 

truands, j’essaie, au repos, d être à moi-même ce que je veux être pour les

 

autres.

 

Le ciel m’apparaît tel une image d’Epinal, enfantine et pourtant

 

impossible à saisir.

 

Je me rappelle le contact de ce corps et sa caresse tendre, sous laquelle il

 

me semblait que la souffrance s’exagérât.

 

Cette caresse ne m’a jamais appartenu réellement.

 

Je suis jaloux de la place que d’autres peuvent occuper dans mon esprit.

 

Ils ne m’apportent plus de réconfort, mais augmentent ma préoccupation.

 

26

 

J’ai un besoin spirituel très fort, qui s’exacerbe à la mesure grandissante

 

de mon chagrin moral.

 

Il peut apparaître superficiel à de certains héros fatigués, de s’assujettir à

 

la passion de lire en soi le déclin d’une histoire vide.

 

Le sens positif appartient à l’enclos du subjectif.

 

Loin de prendre pitié de la veuve délaissée, comme le prêtre des grandes

 

prairies, je n’ai pour la poésie de l’amour d’ici-bas qu’un regard las et

 

perdu, ne pouvant m’attarder sur un sujet qui ne se laisserait révéler à

 

personne.

 

La lumière fade avec laquelle j’explore mon propre langage, et la relation

 

poétique que j’imagine pour le modifier en même temps tracent le portrait

 

d’un être artistique et irréel au corps d’un monde dont il est sensé être

 

l’âme.

 

Le temps perdu de Proust, la fresque inachevée d’un devenir peut-être

 

absurde, élaborent une image pastorale que délivre de son essence

 

romantique une nécessité moralisatrice achevant de la ternir et de la

 

décolorer.

 

Comme un écran livré derrière le rideau qui s’ébranle, semble la robe de

 

soie d’une jeune mariée ou la voile que le vent commence doucement à

 

agiter, le tableau d’un azur immense tombe sur la nuit d’une salle où le

 

murmure s’éteint peu à peu, où la rumeur seule persiste, dans la chambre

 

de mon cerveau.

 

Aimer à se laisser fendre le coeur par chaque accent de détresse perçu

 

dans la voix qui peine, comme se représenter que le héros peut mourir ou

 

qu’en le suivant d’un coeur plus humain et plus tendre à la compassion, on

 

puisse justifier de sa survie et de celle de la morale.

 

Saisir le destin et ne pas se laisser courber par lui, disait Beethoven.

 

Comment gardait-il le moral avec l’inspiration au moment même de sa

 

plus grande douleur; le sens créatif qui fait la liberté ?

 

Je m’astreins au respect de moi-même.

 

Je voudrais être un arbre, un socle ferme et qui se rie du temps.

 

J’ai reçu avec amour l’enseignement subtil et traditionnel d’un

 

patrimoine.

 

27

 

Je m’y suis soumis, l’ai admis aussi.

 

Comment continuer de le faire si j’ai vérifier l’insuffisance des théories des

 

maîtres les plus justes, de leurs vérités héréditaires ?

 

En moi, un commencement de vide, un reste de violence peut-être, un rien

 

qu’il est indifférent de connaître ou d’ignorer.

 

La vie est-elle réductible à un conte bourgeois où les décors sauvegardés,

 

on se sent moins inquiets ?

 

Je me sens déphasé et non pas ragaillardi par une morale qui me semble

 

déchue même si je lutte contre l’idée d’aimer.

 

Cette gifle constituée du transfert qui me vole ce que je suis ou puis être

 

aux autres, est comme celle de la joue tendue chrétienne.

 

La folie peut-elle amener à découvrir un plus grand bonheur ?

 

Je n’aime pas le gris des grands ensembles et la pluie fine qui leur est

 

toujours liée, mais dans son opposition aux plus vieilles demeures, il fait un

 

contraste de temps que semblent délimiter les rues qui en quadrillent la

 

géométrie.

 

Dans un centre, des mannequins aux formes ondulantes, trônant dans des

 

vitrines oniriques et onéreuses, la pâleur poisseuse des trottoirs poussiéreux,

 

m’inclinent à l’indolence de la paresse, à remarquer qu’on ne me remarque

 

plus. Ou bien manqué-je de maintien? J’accorde de plus en plus une

 

attention qui me manque. Je la sentais si chère dans le passé à ceux

 

auxquels je l’adressais avec bienveillance.

 

Je la trouve familière, mais aussi exagérément affectueuse, même si je ne

 

puis qu’en changer pour tomber dans l’excès inverse.

 

Dans ma marche, j’essaie de réaliser une classification méthodique des

 

êtres pour mieux les distinguer – un index spirituel de biologie animale – et

 

sans que mon pas ait dévié, pourtant toujours comme si je l’avais inventé, je

 

me retrouve devant l’enseigne d’une rue de prostitution.

 

Un premier moment d’émotion contenu, dans cette artère peu habituelle,

 

et je ressasse tous les néologismes philosophiques de ma condition, et que

 

j’ai constitués pour me parer devant une telle éventualité, celle d’une

 

aventure qu’il me semble impossible d’éviter.

 

28

 

Ici, je crois qu’on me regarde et qu’on me cherche. Luna Park où chaque

 

corps est de la fête comme un lumignon qui projette sa lueur mensongère et

 

rieuse sur les rivages vierges d’un paradis artificiel.

 

Encore une fois, je dois réprimer ma première répulsion, peut-être feinte,

 

à

 

m’entendre appeler par une voix pelotonnée dans du coton.

 

Le ciel est un magma chargé de gaz d’autos, dégagés en une coiffe, qui

 

surplombe la ruelle étroite et dont on ne voit plus les pâtés de maisons.

 

Je sais qu’il me faut jouer autant qu’être sérieux, pour laisser à l’amour sa

 

chance ; rester maître de ses sentiments devant des femmes dont l’attraction

 

n’est peut-être pas seulement fausse. Romantisme résigné et éclectique.

 

Quelques minutes peut-être d’un plaisir ressenti aussitôt après comme une

 

gifle. Des mots qu’on échange dans l’indifférence.

 

Pour se jouer peut-être du destin, la première vers laquelle je me tends

 

m’en laisse voir une autre, à ses côtés, sans qu’elle me l’ait indiquée

 

réellement. Ou bien est-elle sensible au poids du fatum qui semble sur mes

 

épaules?

 

Peut-être cette professionnelle-là lèvera-t-elle l’écrou de ma prison

 

intérieure ? L’abolir en soi par une seconde d’instinct, de brutalité agressive

 

qui reste à purger, mais que j’essaie de contraindre.

 

J’ai encore l’impression de vouloir en finir avant même d’avoir commencé.

 

Ce n’est pas la honte, mais parce que l’après de l’expérience se justifie plus

 

qu’elle-même, qu’il est plus riche d’enseignements.

 

Je suis renfermé et lui trouve beaucoup de conscience au travail.

 

Je cultive trop d’idées sur les effets du mal pour être capable de me laisser

 

aimer.

 

M’astreindre à une souffrance, à une déchéance de soi, pour mieux lui

 

plaire, je devrais aussi retrouver la surface plus rapidement ?

 

Un goût dur me traverse le ventre un instant bref.

 

Je n’ai pas été moins aimable mais sans plus saisir pourquoi, il me semble

 

être plus odieux à moi-même. Ce n’est pas encore l’expérience de l’amour

 

tant attendue, malgré un intérêt quelconque de cette fille, qui n’est pas seul

 

celui du gain.

 

Elle m’apparaît maintenant au front lisse et blanc, sans la tâche d’aucune

 

salissure et je sais que j’exagère une réalité que je ne fais qu’assumer seul en

 

moi. Mon langage me devient de plus en plus personnel.

 

Ou bien est-ce l’orgueil d’une culture qui m’interdit toute réplique à

 

l’insolence de l’amour?

 

29

 

J’ai un moment de paranoïa dans la rue, dont l’analyse n’indique pas

 

même que j’en sois libre pour longtemps.

 

Dans chacune de mes confrontations, comme pour répéter la première, je

 

m’interdis de sortir vainqueur, et pense que l’un ou l’autre côté doit

 

toujours être plus soulagé ou plus privé.

 

Cette idée de quanta du spirituel, je l’avais jusqu’ici ignorée.

 

Enfin, la pluie, plus froide, vient rythmer les battements de mon coeur.

 

Quelque chose de pervers me la fait retrouver avec l’instinct du plaisir;

 

comme l’annonce maussade de vérités qu’il me plaît de lire.

 

Je réintègre mes pénates, sans chercher à voir quiconque.

 

Ma lucidité m’a laissé un goût vaniteux de la faute. Mais si l’immoral est

 

plus ici le fait de l’autre, il me touche dans mon égoïsme et mon amertume

 

d’aimer.

 

Toute personne qui semble réaliser sa fonction avec identité m’enlève

 

l’assurance d’effectuer aussi bien la mienne.

 

Il se constitue un supplément d’âme à mesure qu’il me semble vivre la vie

 

des autres en plus de la mienne, comme une maille d’amour dans mon

 

histoire.

 

A mesure, je découvre des ressources plus énormes en moi, mais qui me

 

paraissent profiter aux autres, non à moi.

 

Un concert de musique classique retransmis à la radio, me délie de

 

rechercher en moi une concentration pénible à réaliser.

 

Le transfert, en psy, représente la forme amoureuse que prend un tour des

 

relations entre des êtres, quand l’exercice sexuel n’est pas directement

 

investi, mais que l’échange de paroles ou le toucher engagent l’un ou l’autre

 

à percevoir ou à s’ouvrir à un sentiment d’amour qui a pu être ainsi

 

exprimé.

 

La démarche ne devrait pas en elle-même entraîner de subversion ou

 

d’immoralité, en théorie, même dans l’échange entre partenaires

 

homosexuels, puisqu’il ne s’agit pas ici d’une relation physique.

 

La trahison appartient au domaine de l’après-amour, où l’utilisation peutêtre

 

faite par l’un des partenaires – qui triche ou qui reçoit sans donner, si

 

l’échange est unilatéral – de la dépendance possible vraie de l’autre, de cette

 

mystification de l’amour, source infernale de troubles.

 

30

 

Avoir été trompé en amour, par l’acrimonie qu’il entraîne, constitue un

 

état dit de perversion, qui peut condamner en ne songeant pas à aider.

 

Une exigence de justice perverse prend le relais de la conscience claire.

 

La philosophie du karaté appelle aussi transfert un mode de défense

 

consistant en un échange des topologies que peut susciter celui qui prévient

 

l’agression. Ses effets sont communs avec ceux de la malédiction en psy.

 

Il convainc l’agresseur que sa rivalité est vaine, et qu’il est préférable de

 

s’en remettre à des mesures de bonne volonté.

 

Mais même cette philosophie ne peut parer d’un coup où l’on a participé,

 

qu’on a choisi d’initier.

 

Une fois acceptée l’idée de pardon, il est difficile d’y apporter un refus.

 

On a toujours la soif de voir sanctionner le vrai pervers, comme entrevu en

 

religion ou en morale, et si la forme même de l’excommunication est posée

 

en précepte, elle doit exister au niveau du devenir réel.

 

J’envisage parfaitement la réalisation, non pas d’une sublimation du viol

 

intellectuel, mais un retour en soi pour mieux le comprendre, et même s’il

 

apparaît difficile de saisir les tenants et les aboutissants d’une âme réputée

 

immatérielle, je veux regarder dans un tour peut-être narcissique ou

 

seulement de maturité créatrice, d’écrire sous l’emprise d’un mystère qu’il

 

m’appartient de délivrer.

 

A me regarder dans une glace, j’ai l’impression de me voir moi-même à

 

côté d’un autre naissant, comme au dessin de ce qui deviendrait déjà une

 

schizophrénie.

 

Pourtant ce mythe du miroir qui peut me rendre une image exagérée ou

 

trompeuse, peut me rendre à moi-même ce que je suis, si je mesure, même

 

arbitrairement, qu’il s’impose entre l’autre et moi, pour lui renvoyer cette

 

image qu’il cherche en moi, et qui y est désormais intruse ; à la façon

 

d’O.Wilde.

 

Je ne cherche plus du tout à examiner des termes de vérité ou de pardon.

 

J’essaye de me séparer de l’autre, mettre une distance ou un respect à

 

l’entour, pour éloigner de moi son inconduite, impossible à appeler

 

autrement, même alors que je sais que c’est un rapport que j’ai initié.

 

Je ne considère pas comme un grand devoir de sainteté que de renoncer à

 

la vie volontairement, parce que je n’effacerais pas ainsi la méprise

 

d’autrui. Au contraire accomplir sa vie, comme pour un devoir de justice.

 

La maturité est de se mouvoir dans un domaine qu’on a préalablement

 

repéré et recherché comme vierge, comme d’une femme qui autrement ne

 

pourrait nous appartenir, en esprit s’entend.

 

31

 

Quand même le domaine a été interpellé, parcouru, s’il nous apparaît

 

encore en friches, loin de mépriser les redites, mais non pas l’imitation, on

 

s’exercera avec les moyens qui le poursuivent et dont on est pourvu – et qui

 

apporteront la satisfaction, non pas d’une annexion du monde, et c’est égal,

 

mais d’une connaissance d’une région d’icelui.

 

De fait, par sa subjectivité, on devra développer un accès au monde, qui

 

par la simple concurrence des faits et de leur appréciation, réalise une

 

adéquation au présent objectif.

 

On se prépare à vivre en symbiose les événements mêmes que l’on vit

 

exactement.

 

Parler d’une volonté qui serait rendue à celle de l’entendement divin, n’est

 

pas décrire entièrement le phénomène, si l’on prétend en même temps, que

 

la possession du monde se fait en rivalité avec lui.

 

C’est un paradoxe que je laisse à de certains religieux et ne reprends pas.

 

Si l’on prétend être supérieur à dieu, il reste autant à en chercher un

 

autre, ou n’en pas chercher du tout.

 

La vérité n’est pas ce qui nous constitue de dominer un monde par un

 

droit qu’on a précédemment posé, mais l’acquisition de ce droit.

 

Renversez la vapeur, et vous direz toujours des vérités « dures ».

 

Ce qui contredit le besoin d’acquiescer naturellement au vrai ou par lui, de

 

m’y inclure, dans un monde où j’essaie de me projeter topologiquement.

 

Dans un ordre où l’on est soumis à un dieu qu’on aurait presque ainsi au

 

préalable convaincu de nous servir, on est un nègre, celui d’un esclavage qui

 

naît en même temps qu’il prétend nous libérer.

 

Le veau d’or prétend redéfinir la liberté à l’heure même où la fatalité

 

d’une conscience supérieure interdit, avec la possession acquise de droit du

 

monde, l’emprise sur son devenir.

 

Le paradoxe juif est de dialoguer avec dieu et d’essayer de se passer de lui

 

en même temps.

 

Il est bon de considérer ici que la catégorie de dieu est un ustensile qui

 

doit servir le gaspillage des oeuvres enfantines, tout en leur donnant la

 

maturité de créer, par la même symbolique que celle des jouets, sur lesquels

 

leur préhension développera son exercice.

 

Un bon mot, une occasion favorable sont regardés par l’homme de « bien »

 

comme un message essentiel qui n’appartiendrait qu’à lui, mais aussi

 

comme une entité qu’appréhende l’inconscient ou la vie cachée.

 

Les interrogations de l’histoire individuelle prennent de la vigueur à

 

l’heure où leur sont dédiées des réponses, comme par le fait d’un hasard.

 

32

 

La connaissance de vérité et le goût du réel interviennent entre les êtres

 

qui les conjuguent, comme le sentiment qui nous rapproche de pouvoir

 

conduire notre avenir.

 

Le bon malade écoute ses voix, mais essaye de leur imposer son dessein

 

propre. Il tente aussi de ne pas ressentir la communication avec autrui

 

comme une contrainte.

 

Si pour donner, il faut entrevoir la connaissance d’une éternité, sans

 

laquelle on ne peut concevoir d’assumer le don, alors c’est que cette éternité

 

reste à découvrir.

 

Le don n’est pas un pari impossible.

 

Paradoxalement, cette connaissance d’éternité nous empêche de donner,

 

parce qu’on a le sentiment d’une possession totale du monde, mais elle est

 

toute relative.

 

On n’a peut-être alors que le sentiment de pouvoir être aimé, sans

 

recevoir.

 

Que peut-on sinon améliorer ses rapports à autrui, dans un état de paix

 

aux valeurs multiples?

 

Construire la vie en même temps qu’elle nous fait.

 

Un homme équilibré a une vie tracée par un cours inflexible, ou qui ne

 

subit que des altérations accidentelles, sans qu’elles l’infléchissent

 

journellement.

 

L’évolution du monde est sa recherche d’un âge d’or, ou d’une légalité qui

 

en permette la définition des termes. Comme un âge à la fois concluant une

 

aventure idéologique et industrielle, mais qui aurait aussi dans le temps

 

relatif, préexisté.

 

Redéfinir le fondement de ma pensée à travers mon comportement propre

 

et celui des autres.

 

Le plan de restriction moral peut faire apparaître ma sémantique comme

 

un fleuve dont le cours se perdrait dans ses méandres avant d’atteindre la

 

mer.

 

33

 

Etablir une définition de la loi qui serait remise à l’étude

 

quotidiennement, c’est occasionner un chaos en soi, où ni le sens de vérité,

 

ni les valeurs sociales n’ont plus place.

 

Pourtant comme pour les peuples, nous avons des aventures qui sont nos

 

révolutions et dont nous devons sortir vainqueurs.

 

Que l’histoire soit un perpétuel recommencement n’enlève rien aux acquis

 

de l’expérience et à la vérité temporelle de son caractère.

 

Le langage et la culture sont des moyens d’expression jugés avant qu’on

 

ait pu envisager un plan d’ensemble.

 

Entre la sémantique et l’imagination il y a des possibilités d’existence.

 

Le veau d’or est lui-même par définition, l’alliage d’un patrimoine

 

sémantique qui recueille les interrogations d’un peuple sur son futur, et

 

l’imagination d’un dieu hologrammique dont le monde pourra tirer sa

 

substance, l’existence du matériel étant un souci qui permet tous les autres.

 

Définir le sens prophétique ou hypothéquer la loi sont égaux, qui

 

marquent le schisme entre christianisme et judaïsme, mais aussi la mort de

 

la prophétie pour ce dernier.

 

Je ne ferai pas le procès du judaïsme moderne, mais il en arrive à

 

redéfinir l’héritage du Christ par le choix d’un maître aux exigences duquel

 

il faut se rendre.

 

C’est comme si la prophétie était passée à Jésus, après avoir quitté le

 

peuple juif.

 

Au lieu du veau d’or comme point de rencontre entre la démarche

 

sémantique et le prophétisme, la profession de foi de Jésus tient lieu

 

d’explication, Israël et le monde chrétien se rejetant la possibilité d’un

 

quelconque transfert.

 

Mais le peuple élu n’a pas cessé de l’être du temps du veau d’or, le

 

judaïsme gardant l’heure du monde.

 

Le messianisme du Christ est peut-être inachevé, mais nier l’expérience

 

juive du Christ, c’est faire abstraction de tout un sens moderne de la loi

 

qu’ailleurs on redéfinit sous une forme identique.

 

La mimétique idolâtre est l’investissement dans des forces métaphysiques

 

qui épuisent le chercheur, comme envoûté. Autour de la recherche d’une

 

entité éternelle, des conduites calquées les unes sur les autres, établissent à

 

nouveau un transfert.

 

34

 

L’histoire devrait vivre son cheminement jusqu’au terme de l’un de ses

 

cycles pour que Jésus vive.

 

Israël a besoin du dialogue avec les Chrétiens pour ne pas s’aliéner, même

 

s’il lui paraît de pouvoir vivre en parfaite autarcie.

 

L’image biblique du fruit défendu présente le moment où deux êtres

 

appelés à communiquer, c’est à dire échanger des sémantèmes, pour

 

échapper à la stupeur contemplative, entrent dans le domaine de l’action,

 

par un « je suis et après je pense », et non un « cogito » cartésien.

 

L’action est-elle alors créatrice? Elle permet en tout cas la découverte

 

d’une connaissance, qui est autant celle de soi-même que celle de l’autre.

 

C’est ainsi que le judaïsme, faisant naître l’acte avant la réflexion, les

 

corps avant la pensée qui les a imaginés, relève d’une démarche

 

prophétique.

 

Doit-on choisir de laisser mener son action par sa pensée, ou l’imaginer

 

résultante d’une maturité venue de la pratique de conduites répétées?

 

Le problème de la destinée est entre les deux.

 

Par où passe l’effort du positivisme, par la sémantique du prophétisme, ou

 

la réflexion philosophique? Ou bien n’y-a-t-il de distinction que dans le

 

choix d’un maître?

 

L’idée de maturation du monde n’est pas en opposition avec celle de dieu.

 

Peut-on jamais être assuré que notre action ne dépassera pas les limites

 

qu’on veut lui imposer ?

 

La post-valence de l’acte est ce qui lui confère seul sa maturité. Personne

 

ne possède le devenir prophétique du monde.

 

Cette démarche est comme de supprimer l’inertie d’un wagon quand on

 

l’a entraîné sur une bonne longueur, comme d’en supprimer la mort. Le

 

commerce avec autrui doit entraîner la réflexivité des actes: soit par un

 

désir d’engloutir, oral, soit aimer et donner tour à tour.

 

L’un se définit comme donneur pour aider à sa recherche, l’autre se

 

garantit d’une bonne chance qu’il doit à dieu. Mais ce qui est acquis par les

 

uns, peut l’être au détriment des autres.

 

L’idée de dieu ne devient désagréable que sous la forme d’une entité

 

éternelle qui piège.

 

En fait, la révélation historique du sens de l’histoire, dans la connaissance

 

de son éternité, est ce qui peut définir si le piège du mimétisme est un veau,

 

35

 

si l’individu, maître du don peut être accaparé sans jamais espérer recevoir

 

une réponse qui soit de l’ordre du moral, comme autant l’a été le don.

 

Les conduites d’autrui nous sont sémantiquement opaques, dans notre

 

méconnaissance de la notion d’éternité, les hommes résonant les uns aux

 

autres comme part d’une entité hologrammique qui les lie de façon

 

irrémédiable.

 

Si le message de l’autre ne délivre pas de contenu, mais semble poser de

 

nouvelles questions, que j’appelle enfantines, il me paraît barbare et

 

idolâtre et la communication un leurre.

 

La création d’une vie n’est pas semblable à sa procréation.

 

Dans le premier cas on doit réaliser un effort de pensée actif et

 

constructif. Dans l’autre, on avertit du plaisir qu’on a pu avoir avec sa

 

partenaire par un faire-part.

 

Si les conduites magiques de l’enfance ne portaient pas en elles l’expérience

 

d’une réussite, les hommes auraient été assez mûrs pour les abandonner.

 

A sa façon, tout être porte sa croix, vit une gestation en forme de passion,

 

mais qu’il réalise le mieux dans l’amour, quand il est capable d’imiter.

 

Si le monde devient illisible à l’artiste, c’est que son oeuvre fait montre de

 

nouveauté.

 

Le concept d’éternité réuni dans un seul objet apparaît différemment de

 

l’être de dieu. Ce qui explique peut-être le concept de la trinité.

 

Les âmes acquièrent leur éternité, par la même histoire qu’elles peuvent

 

vivre, d’un être éternel. La vie étant par rapport au cycle éternel, hors du

 

temps, elle n’a besoin de personne pour se réaliser totalement.

 

Si le monde possède une force entropique qui ne peut échouer, il peut

 

représenter une force qui est dieu lui-même : la connaissance n’est faute que

 

dans son rapport au concept d’éternité.

 

C’est à dire que l’homme par la connaissance peut refuser l’éternité de

 

dieu, pour s’accaparer un monde où de toute façon, ses acquis et ses

 

satisfactions ne sont ni plus ni moins les mêmes.

 

Les conduites des uns peuvent entraver celles des autres, mais on ne peut

 

en reconnaître toujours la raison, ou affirmer une volonté qui est du mal.

 

Le robot, qu’on envisage hologrammique, nous pose la question de son

 

comportement essentiellement bon ou mauvais. I.e., il revient à se rendre

 

maître de cette connaissance, de la matérialité de son essence.

 

36

 

Le choix de l’histoire est tel que l’équilibre instable dépassé, il doit être

 

invincible aux hommes de redéfinir le vecteur de leur action.

 

Dans l’état de nature, le monde devait être silencieux, où l’amour

 

manifesté par la clarté des esprits les uns aux autres. Cet état de nature n’a

 

sans doute jamais existé, parce qu’il hypothèque totalement la liberté telle

 

que nous la connaissons. Ou bien l’ange pourrait devenir démon ?

 

Métamorphose du monde en même temps que transcendance de l’amour,

 

du domaine de la vie.

 

Le péché originel est aussi un échec de l’amour et de la pureté, la faute

 

étant de ne pas prendre la femme, ou pour elle de ne pas être prise.

 

Psychanalyse et cabale se rejoignent.

 

Le choix de cette pureté peut se faire à chaque instant de la vie, dès qu’on

 

inclut ses manquements à la justice, ou qu’on en fait mentalement

 

l’abstraction.

 

C’est le repentir que tout juif essaye d’atteindre, peut-être par son retour

 

à la terre.

 

Le transfert est aussi celui d’un échange des culpabilités.

 

Je n’ai plus revu le médecin que pour de brefs entretiens.

 

Il y a quelques jours, j’ai été l’écho d’une rumeur selon laquelle il serait

 

interrogé à la police pour une affaire de moeurs.

 

.J’ai cru à de mauvais ragots. Quelques personnes rapportaient qu’elles

 

avaient été questionnées sur une possible déviation sexuelle.

 

En ce temps de congés, l’écrou a été prolongé de quelques jours :

 

il ne parle pas, ne se défend pas, mais par un désir de perfection et une

 

volonté affectueuse excessifs.

 

Un médecin appelé à juger de son état, a parlé des conséquences fâcheuses

 

d’une vieille histoire d’amour tournée en échec, ayant conduit à un

 

comportement exhibitionniste.

 

Sa fréquentation de personnalités, loin de lui faire échapper aux tracas,

 

l’a conduit en observation dans une clinique éloignée, même

 

professionnellement de lui, où l’on a commencé à pratiquer un traitement.

 

Sa torpeur s’accentue, avec un certain dégoût de la vie et son refus de plus

 

en plus vif de l’aide de confrères.

 

37

 

Ses parents l’aident, aussi le visitent.

 

Des années nombreuses se sont écoulées.

 

Les pages qui figurent comme des notes personnelles ou des lettres qu’il

 

aurait adressées à l’un quelconque de ses amis, se situent

 

chronologiquement où je les ai placées.

 

Les feuillets qui viennent, ont été recueillis ensuite.

 

On ne m’a plus communiqué où je pourrais le trouver.

 

Je crois que j’ai trop participé de l’idée pessimiste de la destruction et de

 

l’excommunication du monde. Il m’a fallu l’assumer.

 

J’ai essayé de recevoir la deuxième gifle du transfert, mais il ne m’a

 

jamais semblé pareil à la triste expérience vécue.

 

La connaissance du mal est connaissance de l’idolâtrie, mais on ne peut

 

pénétrer les tenants de ceux qui le commettent.

 

Le temps est le garant du pardon.

 

L’idolâtrie confère une valeur au temps qui est falsifiée.

 

Y-a-t-il distinction entre morale et science ?

 

Parcourir le temps, c’est le matérialiser, comme par des traces, les cailloux

 

du Petit Poucet.

 

Comment refuser la main tendue et l’amour avec elle, rester sourd aux

 

appels du juste et leur donner des interprétations de faiblesse ?

 

La science n’est que la réduction de l’état, de la condition humaine.

 

Atteindre à une éternité qui ne connaisse plus le sentiment de la faute, par

 

une confiance absolue en soi. Peut-être devenir soi-même le robot qu’on

 

rêve de créer.

 

Moi je ne crois pas qu’on pourra dépasser ainsi le stade de l’unité, parce

 

que les autres auront compris. Faites- le à votre propre compte.

 

38

 

J’en suis arrivé à me demander si les machines fonctionnent par l’énergie,

 

ou seulement le coup de fouet d’une force brutale.

 

Si le méchant peut l’être, c’est tant que par le phénomène du transfert, il

 

fait porter sa culpabilité à autrui.

 

Toute la création est une idolâtrie de la connaissance.

 

Seule la lumière naturelle est issue du néant.

 

Le néant est avant le monde.

 

Condamner dieu à mort !

 

L’idole est métamorphose de dieu !

 

Combien de fois ai-je pensé à la tranquillité qui avait été la mienne à l’âge

 

de la pratique des commandements de la loi.

 

La dernière métamorphose de dieu, c’est dans le monde lui-même.

 

Abandonner les pratiques de la loi à dessein, c’est se condamner à jamais

 

les portes du retour, du repentir.

 

L’oedipe est l’insatisfaction amoureuse totale.

 

Je me souviens avoir découvert dans la cabale qu’on doit réclamer le

 

bonheur pour ses parents avant de le mériter.

 

Combien de couples se sont étreints dans l’éternité, pour se relâcher dans

 

cette éternité éteinte?

 

On est partie d’un monde plus vaste qui n’a pas fait taire sa plainte.

 

Dieu ne peut me haïr, des lutteurs doivent s’estimer.

 

L’hologramme est aussi holocauste, et l’oedipe est biblique.

 

Les questions et mes réponses sont dérangées dans leurs places.

 

Agir pour le bien par un devoir de mal, faire le mal par devoir, c’est le

 

réduire à néant.

 

Moralité du mal. La route pour l’enfer est pavée de bonnes intentions.

 

La femme est supérieure à l’homme parce qu’elle est ce vers

 

quoi il tend, identique à la loi dans sa forme pure.

 

L’idolâtrie est une faiblesse de tempérament vécue par les forts comme un

 

désir de la voir disparaître.

 

Que dieu soit un veau, cela s’entend puisqu’il a conçu à l’homme le

 

repentir; que le voleur pris sur le fait imagine un crime plus grand.

 

La grandeur de cette époque est de présumer un repentir sincère dans des

 

discussions le plus équivoques.

 

Mon combat est celui de l’inexistence.

 

39

 

L’ego ne peut être la seule expression, de l’homme même s’il est la finalité

 

de son action.

 

Chacun est un messie à soi.

 

Tout est contenu dans la pensée diurne qu’il faut écouter.

 

On n’est l’élu que de la souffrance d’un autre.

 

Je souhaite à Jésus de se défaire de ses tentations à périr, pas assez

 

chrétien pour lui en souhaiter une nouvelle à chaque nouvelle faute.

 

Il ne me reste que la trace amère du chagrin des émotions perdues, ou le

 

souvenir de l’oubli.

 

Le sandwich de celui qui écrit est souvent la dépouille de quelque spectre

 

qui le hante.

 

L’amour est amour de soi.

 

Le destin tout mêlé des chagrins de l’Olympe, n’appartient à l’individu

 

que comme la dispute, la charge d’une histoire qu’on voudrait pouvoir

 

changer à son gré, mais implacablement imposée par un vertige et une

 

perversion égaux.

 

Ne peut-on éloigner de nous la fatalité, en maîtrisant la dimension de

 

l’amour ?

 

Marques de l’homme faites dans la pierre ou le bois des bouleaux, ou bien

 

rivière qui coule emportant dans son flot, tout serment éternel ?

 

Notre siècle, fier de nous faire entrevoir toute chose de notre existence,

 

nous laissera-t-il enfin, non pas contradictoirement des dieux, mais des

 

hommes heureux ?

 

1989, juillet.

 

 

uy-Haddad

Laisser un commentaire

Vous devez être Identifiez-vous poster un commentaire.

Catheprdm |
Cathocevennes |
Amour777 |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Uliscom
| Homélies pour l'année ...
| Ecoute la vie en toi