30 août 2018 ~ 0 Commentaire

Pierre Brind’amour L’astrologie chez Nostradamus

L’astrologie chez Nostradamus
par Pierre Brind’Amour

Note P.G. : Ce texte qui aurait dû paraître en 1993 dans un recueil, resté finalement inédit, intitulé L’astrologie en terre française (1530-1730), sous la direction de J. Halbronn et avec la participation de Sylvie Bokdam, de Cécile Dumont-Fillon, de P. Guinard et d’autres, et annoncé par Halbronn dans certaines de ses publications, est une introduction à l’ouvrage de l’auteur, paru en 1993 aux Presses de l’Université d’Ottawa et aux éditions Klincksieck, Nostradamus Astrophile.
On peut considérer que l’astrologie remplit chez Nostradamus trois fonctions, correspondant à trois champs d’application: une fonction inspiratrice dans les Centuries, une fonction structurelle dans les almanachs et les pronostications et une fonction professionnelle dans la mesure où Nostradamus pratique l’astrologie judiciaire et reçoit des clients.

Les épîtres à César et à Henri II qui servent de préfaces aux Centuries présentent l’astrologie comme une sorte de support mathématique à l’inspiration prophétique proprement dite, à l’enthousiasme au sens propre et apollinien du terme. [1]  Cela recoupe ces autres affirmations où le prophète prétend pouvoir assigner une date absolue à toutes ses prophéties [2]  ; autrement dit les notations astrologiques servent à dater les événements, en fournissant des indications sur les saisons ou les mois, et même sur les année. [3]  Quand Nostradamus écrit, « Le Sol à l’urne seront prins fluves en glace » [4]  pour décrire une gelée en janvier, l’astrologie lui sert de référence calendaire. Le procédé est parfois exploité à fond, comme dans le quatrain suivant:

X, 67
Le tremblement si fort au mois de May,
Saturne, Caper, Iupiter, Mercure au boeuf,
Venus aussi, Cancer Mars. En Nonnay
Tombera gresle lors plus grosse qu’un oeuf.[5]
La position des planètes est celle de mai 1549; d’autres sources confirment qu’il y eut un fort tremblement de terre dans la région de Montélimar le 4 mai 1549, suivi peu après d’une forte averse de grêle. [6]

Cependant malgré cette fonction technique de l’astrologie dans les Centuries, sa fonction principale consiste à fournir au poète qu’est aussi Nostradamus un monde de références symboliques, cosmiques et mythologiques. Alors qu’en tel endroit Nostradamus se contentera d’écrire: « Foudre en Bourgoigne fera cas portenteux » [7] , ailleurs il élaborera ainsi: « De la sixiesme claire splendeur celeste, Viendra tonner si fort en la Bourgoigne » [8]  ; il faut entendre que Jupiter, qui est la sixième planète dans l’ordre de distance par rapport à la terre (en commençant par la lune), lancera ses foudres en Bourgogne. Les allusions sont souvent subtiles; quand il écrit: « Second & tiers qui font prime musique, Sera par Roy en honneur sublimee » [9] , il me paraît entendre qu’un roi comblera d’honneurs les Jovialistes et les Martialistes, gens de robe et gens d’épée dans le jargon astrologique de l’époque; Jupiter et Mars sont la deuxième et la troisième planètes [10]  qui produisent l’harmonie des sphères, ici appelée la prime musique.

L’astrologie joue dans les almanachs et les pronostications un rôle plus fondamental, puisque c’est elle pour ainsi dire qui dicte la structure de ces ouvrages. L’almanach au sens strict du terme est composé de trois éléments: 1) un calendrier des jours et des mois de l’année, 2) un férial (fêtes des saints et fêtes mobiles) et 3) des indications astronomiques: position de la lune à midi tous les jours et entrée du soleil dans les signes. Les pronostications en prose qui suivent dans les almanachs nostradamiens ou qui sont publiées séparément sont des élucubrations prophétiques fondées sur la revue des thèmes astrologiques des phases de la lune, des saisons (équinoxes et solstices) et des éclipses. Nostradamus y décrit généralement les phases de la lune mois par mois et commente les aspects planétaires que portent a son attention les éphémérides dont il se sert; la trame de sa pronostication lui est donc fournie par les éphémérides de référence. Cela est si vrai qu’il est parfois impossible de tirer quelque chose d’un passage à moins d’avoir ces éphémérides sous les yeux.

De quelles éphémérides s’est-il servi et comment les a-t-il utilisées? Il possédait la plupart des éphémérides publiées à son époque: celles de Carellus, Léowitz, Molétius, Pitatus, Simus et Stadius, et se servait de toutes. Pour donner un exemple, celui de l’almanach pour 1566 [11] , les données lunaires du calendrier sont prises à Molétius, avec des recours occasionnels à Carellus et Simus; dans la pronostication, les phases de la lune et les éclipses sont prises à Carellus, Molétius, Simus et Stadius.

Cyprien Leowitz, Ephemeridum novum, 1557: click to enlarge Nostradamus, Almanach pour l'an 1566: click to enlarge

Nostradamus ne pratique aucune interpolation chez ces auteurs, c’est-à-dire qu’il ne fait pas la réduction au méridien de Lyon ou de Paris; il arrive qu’il cite divers moments pour un même phénomène astronomique, une éclipse par exemple, parce que ses sources sont accordées à des méridiens différents ou même relèvent de théories astronomiques différentes (c’est le cas de Stadius qui se fonde sur les théories récentes de Copernic). Nostradamus ne pratique pas l’interpolation non plus quand il donne la position du soleil au moment des équinoxes et des solstices; il se contente de transcrire la position à midi; cela conduit à des résultats incongrus qui scandalisent ses adversaires, comme en 1557 un équinoxe vernal à 0° 53′ du Bélier ! [12]  Ces pratiques révèlent un piètre technicien de l’astrologie, un piètre mathematicus. Certes Nostradamus pouvait être pressé ou n’accorder qu’une valeur relative à la précision mathématique, mais l’examen minutieux des passages où il combine ses sources montre qu’il saisit mal les concepts astronomiques et même celui des échelles de temps.

A partir de 1557 la renommée que lui assure la vente de ses almanachs lui amène une clientèle individuelle; Nostradamus devient un astrologue professionnel. On vient de partout pour le consulter; un volumineux courrier s’échange entre Salon et le monde extérieur. La provenance de ses clients est variée: le premier président de Provence, l’évêque d’Apt, l’avocat général de la légation d’Avignon, le fils d’un médecin de Bourges, un marchand de Breslau, un étudiant allemand, un malheureux religieux italien désireux de fuir sa congrégation, une marquise, un conseiller du roi à Turin, un seigneur génois, un juge à Salon, un juriste d’Avignon, un capitaine catholique dans l’armée de Limoux, des marchands à Lyon et Augsbourg, et les fleurons de sa clientèle: les futurs François Il, Charles IX, Henri III et Rodolphe II.

La version allemande du jugement porté sur le thème de ce fils aîné de l’empereur Maximilien comprend 46 chapitres suivis de 28 aphorismes et forme un manuscrit de 119 feuillets. [13]  Le jugement porté sur le thème de Jean Rosenberger, un grand bourgeois d’Augsbourg qui exploite des mines dans le Tyrol, occupe 42 chapitres et occasionne l’échange de 21 lettres. Nostradamus est si pris par son travail astrologique et la rédaction de ses almanachs qu’il en cesse presque toute activité médicale.

La plupart des consultations concernent des nativités, mais il y a souvent leurs corollaires que sont les directions et les révolutions annuelles. L’astrologue assure alors un suivi pendant plusieurs années. On le questionne aussi sur des sujets précis ; c’est ce qu’on appelle les élections : sur un trésor enfoui en Espagne, sur un autre trésor, caché dans une ruine dans un champ en Italie, sur un anneau magique, sur un vol d’objets précieux dans la cathédrale d’Orange; on veut savoir si une soeur est toujours vivante dans un couvent en Angleterre, si le moment est venu de se marier, si un séjour à Rome sera bénéfique pour sa carrière, si le nouveau pape (Pie IV) pourra unifier l’Eglise, etc.

Le gros de notre information provient du manuscrit BN fonds latin 8592 que Jean Dupèbe a si doctement édité en 1983 à Genève chez Droz sous le titre de Lettres inédites. Ce manuscrit comporte un nombre important de carrés astrologiques [14] , lesquels se laissent diviser en deux groupes: les thèmes qui ont été dressés par d’autres que par Nostradamus (Par Cyprien Léowitz notamment) et ceux qui sont de lui. Or les carrés nostradamiens présentent trois caractéristiques qui les font immédiatement reconnaître. La première: les astres n’occupent pas toujours sur le carré la position (le triangle) qu’ils devraient occuper; plusieurs occupent les mauvaises maisons. Dans le thème du 19 août 1517 pour donner un exemple extrême, il y a six erreurs de ce genre.

L’explication de cette anomalie est peut-être la suivante. Tous les carrés présentent la domification dite de Régiomontanus, une situation qui trahit un effort d’uniformisation de ces documents en vue de la publication éventuelle du manuscrit, mais le texte des lettres fait état d’autres systèmes de domification; peut-être aura-t-on recalculé les pointes des maisons d’après le système de Régiomontanus tout en gardant les astres dans les mêmes maisons qu’avant. La deuxième caract’ristique des thèmes nostradamiens est l’absence d’un rapport strict entre la position du soleil, l’heure après midi et le Milieu du Ciel. En effet en ajoutant l’heure vraie après midi à l’ascension droite du soleil vrai, on devrait trouver l’ascension droite du Milieu du Ciel, ce que nous appelons aujourd’hui le Temps Sidéral.

Ce rapport ne se vérifie jamais exactement chez Nostradamus parce que dans l’usage de ses tables des maisons, quoiqu’il choisisse le Temps Sidéral qui se rapproche le plus de ce qu’il cherche, il ne prati que aucune interpolation. Autrement dit, ses maisons ne sont pas interpolées pour le moment exact que réclament la position du soleil et l’heure après midi; il se contente d’une approximation et transcrit tel quel ce qu’il trouve dans ses tables. La troisième grande caractéristique des carrés nostradamiens est que toutes les positions planétaires sont transcrites telles quelles; ce sont celles qui valent pour midi de la date au méridien qui est celui des éphémérides; aucun effort n’est fait pour trouver les positions intermédiaires. Ce trait rappelle la pratique qui était la sienne dans les almanachs.

Pour revenir à la domification, Nostradamus en pratiqua longtemps trois types. Le premier, que nous nommons aujourd’hui méthode des maisons égales, est appelé par lui méthode chaldéenne ou babylonienne, ou encore méthode de tous les astrologues, ou méthode selon le planisphère. Le second, que nous appelons méthode de Porphyre et qui divise en trois parts égales les angles formés sur l’écliptique entre le Milieu du Ciel et l’Ascendant et entre l’Ascendant et le Fond du Ciel, est appelé par lui méthode indienne. Et le troisième, le plus intriguant en ce qui nous concerne, qu’il dit lui être propre ou provenir de ses ancêtres, mais qu’il ne décrit pas.

Le fait qu’il se serve d’un instrument, peut-être un astrolabe, pour le mettre en oeuvre, fait songer à cette méthode dite aujourd’hui d’Alcabitius, appelée par John David North la « méthode standard », qui divise en trois parts égales les angles semi-diurne et semi-nocturne, c’est-à-dire les angles de la sphère droite entre le Milieu du Ciel et l’Ascendant, et l’Ascendant et le Fond du Ciel. Lors de son passage à Lyon à l’été 1555, quand l’astrologue écossais Jacques Bassantin lui demande quelle méthode il estime la meilleure, de celle des anciens ou de celle des modernes (entendez pour cette dernière celle de Régiomontanus), Nostradamus répond que c’est bien beau, que ces épicycles ! [15]  Il n’a pas grande idée de quoi son interlocuteur lui parle à cette époque. Mais avec le temps, il abandonne les autres méthodes et se met à celle de Régiomontanus.

Il est temps de conclure. Nostradamus paraît s’intéresser à l’astrologie dès l’époque de ses études médicales à Montpellier dans les années 1530, mais cet intérêt, que partagent bon nombre de ses contemporains, n’est ni exclusif, ni intensif. Avide de se faire connaître, il publie après son mariage et son établissement à Salon des ouvrages faciles, destinés à un large public: d’une part un recueil de recettes pour fardements, médicaments et confitures en 1552-1555, d’autre part des almanachs annuels de 1550 à 1554. Le succès des almanachs l’entraîne sinon malgré lui, du moins plus rapidement qu’il aurait voulu au pinacle de l’astrologie européenne. Il n’a ni la préparation technique, ni les connaissances mathématiques pour affronter la concurrence des Gaurico, des Cardan, des Léowitz, des Dee, mais il est doué d’une superbe imagination et réussit à convaincre tout le monde, parce qu’il en est convaincu lui-même, qu’il possède un don personnel de clairvoyance hérité de ses ancêtres; ce don, dans le contexte astrologique, devient un don de l’interprétation, don qui le fait priser des connaisseurs et rechercher de par le monde.

L’exemple suivant est révélateur. Calculant le thème de Laurent Tubbe, un jeune Allemand qui étudie le droit à Bourges, Nostradamus obtient le Scorpion pour Ascendant. Mais Tubbe a déjà dressé son propre thème, de façon compétente: nous pouvons en juger puisque c’est la version du thème qui est conservée dans le manuscrit des lettres latines; au surplus Tubbe a fait voir le carré au frère d’Erasme Reinhold (l’auteur des Tables pruténiques ) et à Cyprien Léowitz, et ceux-ci l’ont approuvé or c’est la Balance que Tubbe obtient pour Ascendant. Que va-t-il faire? Il écrit à Nostradamus, le premier décembre 1560. [16]
De themate meo miror nec placet mihi Scorpio horoscopans, malim Libram…

« Je m’étonne de mon thème et il ne me plaît pas que le Scorpion y soit à l’Ascendant; je préférerais y voir la Balance… »

Sed nihil tribuo meo iudicio: nam quae volumus credimus libenter. Ego aliquando thema meum dedi fratri Erasmi Reinholdi autoris tabularum Pruthenicarum: is propter Solem, Lunam et Martem constitutos in suis domibus thema laudabat…

« Mais je ne me fie pas à mon interprétation, car on croit trop volontiers ce que l’on souhaite. J’ai un jour montré mon thème au frère d’Erasme Reinhold, l’auteur des Tables pruténiques; il en a fait l’éloge… »

Cyprianus etiam multa saepius mihi bona ominatus est. Sed unus Nostradamus est mihi instar omnium. Heu! quàm triste hoc est Arabicum « apotélesma ». Averte oculos a figura cui horoscopat Scorpius, Marte in angulo constituto.

« Cyprien m’a de même souvent prédit de nombreux biens. Mais il n’y a qu’un Nostradamus, lequel vaut en ce qui me concerne tous les autres. Hélas! combien sombre est cet énoncé arabe : Méfie-toi d’un thème dont l’ascendant est le Scorpion et où Mars se trouve angulaire. »

Mieux vaut donc un thème mal calculé et sinistre dressé par Nostradamus, qu’un thème bien calculé et positif dressé par d’autres. La foi en Nostradamus, comme toute foi, transporte les montagnes.

 


[1]  Epître à César, par. 27. « … l’Astrologie judicielle: par laquelle et moyennant inspiration et revelation divine par continuelles supputations, avons nos propheties redigé par escrit  » ; Epître à Henri II, par. 7-8  » … mes nocturnes et prophetiques supputations, composees plus tost d’un naturel instinct, accompagné d’une fureur poëtique, que par reigle de poësie, et la plus part composé et accordé à la calculation Astronomique, correspondant aux ans, moys et sepmaines des regions, contrees, et de la plus part des Villes et Citez de toute l’Europe …  » « Texte

[2]  Epître à César, par. 53; Epître à Henri II, par. 89. « Texte

[3]  La doctrine astrologique de la chorographie, qui assigne des régions aux planètes et aux signes du zodiaque, lui sert aussi à désigner les lieux; Epître à César, par. 29 ; voir aussi le passage de l’Epître à Henri II, par. 8, cité ci-haut. « Texte

[4]  C VI, 52, 4. « Texte

[5]  La ponctuation des vers 3 et 4 est mienne et reflète l’analyse de la conjoncture astronomique. « Texte

[6]  Cf. Jean Perrat, La chronique d’un notaire d’Orange, éd. L. Duhamel, Paris, 1881, p. 76; Baron de Coston, Histoire de Montélimar, t. II, Paris, 1973, p. 200; A. Lacroix, Histoire de Montélimar, Nyons, 1974, p. 273. Le mot du texte est Annonay, tout près de là. « Texte

[7]  C II, 76, 1. « Texte

[8]  C I, 80, 1-2. « Texte

[9]  C X, 28, 1-2. « Texte

[10]  En commençant l’énumération par l’autre bout cette fois, la première planète étant Saturne. « Texte

[11]  Almanach pour l’an M. D. LXVI. auec ses amples significations & explications, composé par Maistre Michel de Nostradame Docteur en medecine, Conseiller et Medecin ordinaire du Roy, de Salon de Craux en Provence. A Lyon. Par Anthoine Volant, & Pierre Brotot (Osler Library of the History of Medicine, Montréal, N° 3509). « Texte

[12]  Laurens Videl, Declaration des abus ignorances et seditions de Michel Nostradamus … Avignon … 1558, f. B1r (BN Rés. Ye.433). « Texte

[13]  Ms Kungliga Biblioteke D.1343 (Stockholm). « Texte

[14]  Non publiés par Jean Dupèbe, ils le seront par mes soins dans Nostradamus Astrophile. « Texte

[15]  Laurens Videl, Op. cit., f. C4v. « Texte

[16]  Dupèbe, Op. cit., lettre XVIII, p. 64-65. « Texte

 

Référence de la page :

Pierre Brind’Amour: L’astrologie chez Nostradamus
http://cura.free.fr/xxv/22brinda.html
———————–
Tous droits réservés © 1993-2002 Pierre Brind’Amour

 

ACCUEIL
HOME
C.U.R.A.
PORTADA
Liens | ACCUEIL (FR) | HOME (EN)

Laisser un commentaire

Vous devez être Identifiez-vous poster un commentaire.

Catheprdm |
Cathocevennes |
Amour777 |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Uliscom
| Homélies pour l'année ...
| Ecoute la vie en toi